samedi 29 mars 2008

En quête.

Tout est allé vite, très vite cette semaine, et je ne sais par où commencer le récit des événements, épiques, qui l'ont jalonnée...
Alors commençons par le milieu, pourquoi pas, histoire de sortir un peu de la dictature de la chronologie, parce que la dictature ici on la subit au quotidien.
Vive la libre écriture, même en Chine, et ce n'est pas gagné.

"on fait quoi?" Ahrmat me regarde circonspect, il attend, mais il sait à mon regard je pense, que l'affaire est jouée. Après moult revirements, en ce matin de mars, matin frais et ensoleillé, au fond de cette petite cour encombrée, je viens de trouver mon premier compagnon de route..."On négocie". Le marchand avance un prix, je rétorque que c'est trop cher, en propose un autre...trop élevé. Il acquiesce, ravi, l'affaire est conclue et je viens de négocier comme une débutante, je le vois au sourire satisfait du Kazakh qui vient de faire une bonne affaire.
Qu'importe, je suis tout de même resté dans les tarifs locaux, autour de 400-500 euros pour un cheval en bonne santé et bien dressé, sauf que j'ai payé le prix fort. Je contemple mon petit cheval avec fierté. Toksun, il s'appellera Toksun, le nom de l'oasis d'où nous commencerons notre marche, notre longue marche, tous les deux. Petit, sec, le dos long et droit, le garrot légèrement proéminent, l'encolure courte surmontée par une petite tête intelligente, les aplombs droits, des petits sabots durs et ronds, une musculature sèche et dynamique: Toksun est un cheval de type mongol, sans aucune hésitation. Il vient de passer l'hiver à 3000m d'altitude, un hiver qui a été en Chine terrifiant avec des thermomètres tombant dans la région à -40°, à gratter la neige pour trouver de quoi survivre. Ce cheval est physiquement dans mes critères, mais il n'a rien d'extraordinaire, ce qui a motivé ma décision, c'est son caractère.
Après examen physique et vérification des dents (et je lui donne 6-7 ans) je l'ai monté, lui ai fait subir une série de manipulations et de tests, pour voir comment il réagissait à la surprise, à la nouveauté, et quelle forme prenait sa réaction de peur.
Verdict, ce cheval est particulièrement sociable, facile à manipuler, de bonne composition et surtout, intelligent. Je me rappelle de ma mule qui face à la difficulté, prenait toujours un temps de pause pour analyser la situation, alors que beaucoup de nos grands chevaux de sport français réagissent par la panique, au risque de se tuer, à des situations de stress. Ce sera donc mon cheval de bât, et peut être une deuxième monture viendra-t-elle nous rejoindre en route, peut-être...

Mais revenons-en au début maintenant, comment me suis-je retrouvée dans cette cour d'une famille Kazakh à 300 kms d'Urumqi ? Comment en suis-je arrivée à trouver ce petit (1m40 au garrot au maximum) cheval mongol ?

Début de semaine, petite échoppe de grillade en plein quartier ouighour dans Urumqi, je suis attablée autour d'une brochette d'agneau et de thé vert avec Ahrmat et sa femme. J'étais en contact avec Ahrmat par mail depuis des semaines, mais c'est maintenant le temps de la rencontre. Ce petit homme de 27 ans porte la moustache à la manière ouighour, fine et courte, et il parle avec des éclats dans le regard. Il parle de la musique, de son père professeur de musique ouighour qui n'a pas pu jouer et a été persécuté pendant la révolution culturelle (qui a eu une idée plus tordue que ca?), de la maison familiale en bordure de désert remplie de chants et de musique. De ses frères et sœurs qui étudient tous durs, et ont dû apprendre le chinois après le bac, leur langue étant l'ouighour, une langue turque utilisant un alphabet de type arabe. Il parle de sa femme et de leur mariage traditionnel, de leur foi dans un Islam tolérant, plus une morale de vie personnelle qu'une doctrine conquérante. Il parle des langues qu’il a apprises, de sa langue, du Kazakh et du Kirghize très proches, du chinois pénible à apprendre, de l'anglais qu'il enseigne et parle avec brio. Et puis c'est à mon tour, je lui expose mon projet, je lui parle de ma vie en France, de mon intérêt pour l'ouest de la Chine, de ma répulsion pour le Gouvernement chinois, de mon expérience en Kirghizie. Le courant passe, il sera mon interprète, c'est sùr. Nous rentrons chez lui et passons quelques heures à jouer de la musique.

Le lendemain aux aurores, nous voilà partis pour la montagne. De kazakh en Kirghiz, de mongols en chinois, d'ouighours en kazakhs, les gens nous renvoient tour à tour à leurs voisins, au total un beau panel des minorités d'Asie centrale. La situation est difficile. L'hiver monstrueux qui a frappé la Chine, a fait des ravages, et au pire moment de la hausse des prix alors que tout le pays était paralysé par la neige, des gens sont morts de faim ici, d'autres ont mangé certains de leur chevaux....Les chevaux sont pour beaucoup morts de faim aussi, et ceux qui restent font peur à voir.
A chaque fois, c'est la même déception, et lorsque nous trouvons enfin un éleveur qui possède quarante chevaux en bon état, rien à faire, il ne veut pas en vendre un seul! Les heures de bus s'accumulent, une nuit dans un motel sordide, la visite de la police, et le bus de nouveau. Je commence à me dire que je suis venue la mauvaise année, ou trop tôt dans la saison, ou même que ce voyage était une hérésie...

Bientôt les Tian Shan, ces montagnes que je connais du côté Kirghize, cette fois ci, côté chinois, elles sont bien plus arides, marquées par l'hiver difficile. Pas un brin d'herbe, rien, comment des chevaux peuvent subsister ici ? Je commence à me dire qu'il faut, dans le choix de mon cheval que je prenne en compte ces critères: j'arrive au moment de l'année ou les chevaux sont les plus maigres, la fin de l'hiver. Ils ont mangé toutes leur réserves de graisse puis de muscle, pour survivre.
Balguntay, c'est là que deux français, Stéphane et Véronique, ont trouvé leurs chevaux il y a 9 ans. Partout, les regards se posent sur moi, insistants, pesants...je suis au centre de l'attraction locale, tout le monde se presse pour me donner des conseils. Demain, nous partons voir les chevaux dans les vallées d'altitudes, je rencontre un éleveur mongol prêt à m'escorter.....

C'est sans compter la tenancière chinoise de l'hôtel qui me dénonce à la police, et une armada de petits policiers chinois qui débarquent dans ma chambre à la nuit, et m'accusent de vouloir corrompre les éleveurs. La bonne blague, vous m'imaginez organisant un forum sur les droits de l'homme au milieu de la montagne la nuit avec une assistance en délire de bergers kazakhs et mongols?...Je rétorque que je ne sais pas parler leur langue, la police me répond que je parle chinois...si vous saviez mon niveau de chinois, vous comprendriez le caractère comique de cette affirmation.
Là, je joue la niaise, je dis que je suis étudiante en vacances et que j'aime les chevaux, je veux juste les voir et je pars. Ils s'en vont, et l'un d'entre eux campe devant ma chambre, histoire que je ne m'évade pas pendant la nuit...Au matin, ils nous suivent dans le restaurant ouighour où nous allons déjeuner. Ils se font menaçants. Si je ne pars pas tout de suite je suis susceptible de poursuites, cette région est interdite. Je leur demande comment je suis censée savoir que la région est interdite, et l'un d'eux me répond d'une manière incongrue: il suffit d'aller sur Google! Intéressant. La vérité est qu'aucune de ces vallées n'est interdite nulle part, mais que ma présence et ma requête incongrue a terrorisé les garants de l'ordre chinois. Pour être brève, l'"ordre" en chine c'est le respect de la Norme, et donc là, je trouble l'ordre. Les policiers accentuent leur menaces: si je parle à quelqu'un, il est passible de prison lui aussi, encore plus intéressant comme pratique.

Je dois dire que je suis assez choquée, par la manière de traiter ces gens, par la soumission qui est la leur, par l'ignorance du monde dans laquelle on cherche à les conserver. Et en ce jour de mars, je représente une intrusion du monde extérieur.
Et puis ils n'ont pas de leader religieux charismatique comme les tibétains, alors ils sont dans l'ignorance du monde, et le monde les ignore. Triste destin. Qui se soucie que ces gens meurent de faim l'hiver, ou que l'on en exécute quelques uns?

Pendant ce temps, Ahrmat, malin, a obtenu le numéro de téléphone et l'adresse d'un vendeur de chevaux qui en a achèté cinq ici la semaine dernière et les a déplacés pour les revendre. Nous faisons donc mine de nous rendre et de prendre le bus pour Korla. Les policiers nous suivent un long moment, s'assurant que nous sommes bien partis. Une fois leur présence lointaine, Ahrmat fait arrêter le bus nous en descendons et cherchons une voiture qui voudrait bien nous mener à la maison du vendeur de chevaux....et là l'idée de génie surgit. Un vendeur de foulard passant par là, j'en achète un et le noue sur ma tête à la manière ouighour...je suis désormais la femme d'Ahrmat. Et si on m'interroge? Tu es sourde-muette me dit Ahrmat. Je m'étouffe de rire, mais arrive au village, je prends le bras d’Ahrmat et regarde fixement devant moi, nous passons devant le poste de police, et personne ne me regarde.

Nous trouvons finalement le fameux vendeur, qui me présente quelques chevaux trop jeunes, d'autres trop maigres, l'un agressif, avant que je ne découvre mon petit cheval au fond de la cour...Le vendeur Kazakh se rappelle de la venue de Véronique et Stéphane et de leur matériel de maréchalerie, la boucle est bouclée, je décide d'acheter le cheval. Il vient d'une petite vallée aux alentours de Balguntay, c'est un hongre de 7 ans, et c'est désormais mon cheval.

5 commentaires:

Patxi a dit…

J'espère voir bientôt une photo de Toksun ! Vraiment jolie la façon dont tu a dépeints son portrait.

Patxi a dit…

Oh la la !!! Mais c'est vraiment passionnant ! Quel frison j'ai eu en lisant ce chapitre !
Quel aventurière tu es Clara !
Je le répète encore (j'ai du mal à m'en remettre!), c'est vraiment passionnant !
C'est... waouh

CC a dit…

Oui, je suis bien d'accord : c'est waouh
Clara femme d'Ahrmat... puis Clara cavalière. Ouf la revoila !
Bisous
CC

anne-marie a dit…

Oui, oui, c'est waouh !!
Quel récit,on ne peut qu'imaginer les scènes, les unes après les autres.
Courageuse et droite que tu es, Little Big Clara.
Respect.

Florian a dit…

Tu raconte tout ça d'une manière passionnante Clara. Je n'arrive pas à m'arrêter de lire tes articles.
Magnifique écriture