dimanche 27 avril 2008

Eole et Zephir

Femmes tibetaines


Une cavalerie pour l'Odyssée Tibétaine

Il a le visage pétri par les éléments. Les années y ont tracé des sillons profonds, le froid l'a craquellé, le vent l'a rougi, le tout est disgracieux, mais fascinant. C'est le Tibet qui a moulé ce visage là, sa rudesse, sa fierté, et son incroyable charisme. L'homme sort un bras de son imposante tunique, ceinture de soie orange vive et avec application rédige l'acte d'achat du cheval. Il trempe le pouce dans l'encre rouge et marque son empreinte sur tous les termes importants: prix du cheval, nouveau propriétaire, date de l'achat. Le père de la famille qui m'héberge me demande d'en faire autant, et c'est en chinois, la langue et moi aussi marque de mon empreinte digitale les termes importants. J'offre en cadeau à l'éleveur deux fers à cheval venus de France qui sont trop grands pour que je les mette à mes chevaux, et le salue. Il quitte la maison, me laissant le cheval que je viens de ramener sur 15km à cru au grand galop, mes fesses s'en souviennent encore...


Aprés une rude semaine chez les Tibétains, je viens de constituer ma cavalerie. Certains riraient beaucoup de voir mes deux poneys tibétains. La tête grosse, l'encolure épaisse, le dos droit et le membre court leur donne une allure primitive, comme si ici les chevaux avaient conservé des caractéristiques physiques immuables au cours de millénaires. J'avoue que je ne connaissais rien aux poneys tibétains; les connaisseurs savent que les chevaux kirghizes sont de fabuleuses montures de montagnes, que ceux des mongols survivent à des températures terrifiantes l'hiver, mais les poneys tibétains? Tout petits, affublés d'une fourrure épaisse, le poil dense, ils sont incroyablement énergiques, et une fois en selle, se mettent en marche avec un tel dynamisme qu'il est nécessaire de les freiner. Imperturbables ils grimpent et descendent, d'un pied sùr, les reliefs les plus improbables. Et au vu de leur tout petit gabarit, se nourrissent de peu, qualité essentielle dans un milieu si hostile. Je suis heureuse ce soir là d'être plutôt petite et légère, un atout certain pour voyager à cheval dans ces contrées... et moi aussi je me nourris de peu, ce qui n'est pas sans importance dans des espaces où la nourriture est rare.

Plongée à mes heures de repos dans la lecture de l'Odyssée, je n'ai pas pu m'empêcher de rebaptiser les deux petits chevaux, le gris se nommera Eole, et le bai Zéphire, comme le vent qui pousse Télémaque sur la route, en quête de son père disparu, Ulysse. La littérature, dans les moments difficiles, est salutaire pour le voyageur solitaire, un refuge, un chez-soi que l'on emmène partout. Et ces petits chevaux élevés dans les espaces venteux du lac Qinhai, sont conservés à demi-sauvages (gare aux coups de pied), deux souffles de vent lancés sur la route.

Je suis de retour à Xining, seule ville d'une région immense, après 8h de bus, pour acheter une selle pour Zéphire. Pour vous donner une idée des distances, il me faut prendre trois jours ici pour acheter une selle car il n'y a qu'un bus par jour qui part le matin et arrive le soir. J'en profite pour préciser que mon bât vient de France, il a été confectionné par M.Guichard, sellier, et j'en suis très satisfaite (tous mes remerciements pour son aide précieuse et amicale).

La selle que je vais acheter est de confection locale. La selle a moins d'importance, car le cheval qui porte le bât a une charge de 50 a 70 kg en permanence sur le dos, ce qui peut provoquer blessures et irritation, alors que le second cheval ne me porte qu'une petite partie de la journée, ou seulement sur les très longues étapes. Je passe la plupart du temps à pied. Voyager à cheval, si cela peut vous sembler poétique, et idyllique, c'est se heurter chaque jour à de nombreux problèmes techniques, que seule l'expérience permet d'apprendre à gérer.
C'est gérer des questions de survie, d'alimentation, de sécurité, et rester pragmatique et maître de soi en toute situation. J'apprends en permanence, un nouveau nœud, une technique pour bâter le cheval dans de meilleures conditions, un rangement optimal du matériel dans les caisses de bât, quelques mots de tibétain...

Tibet: un mythe, un concept surexploité par l'occident, une image récurrente celle du monastère perché entre ciel et terre, celle d'un peuple beau et de surcroît pacifique, et un statut de victime, celui d'opprimé par la Chine. Voilà les quelques données présupposées avec lesquelles un voyageur aborde ces contrées, et je n'en suis pas exempte de préjugés.
En une semaine, les tibétains m'ont asséné une leçon sévère. Et j'ai eu la chance de discuter ce matin une heure avec un ethnologue anglais spécialiste de la partie Est du Tibet (première rencontre avec un occidental depuis 6 semaines..), qui a confirmé mes sentiments. Précision géographique: ce que l'on nomme Tibet couramment est la province du Tibet, une région administrative. Or si vous prenez une carte de Chine et observez un instant, vous constaterez que le vaste ensemble géographique qui constitue le plateau du Tibet couvre une superficie bien plus grande et que les provinces du Qinhai et en partie du Sichuan sont AUSSI LE TIBET. Elles sont par ailleurs peuplées quasi exclusivement de tibétains. Je suis donc bien au Tibet. Venons en maintenant à la réalité des troubles qui agitent encore le plateau: il y a bien eu des manifestations de violence de la part des moines, l'un d'eux me l'a confirmé. Certaines villes comme Xiahe ont été encerclées par des centaines de cavaliers descendus des montagnes. Il y a bien eu de violentes répressions (un monastère de la région compte 8 morts à lui seul...) Et les provinces du Tibet, ainsi que du Sichuan sont fermées aux étrangers, j'en suis presque convaincue jusqu'en août. Certains endroits sont sous surveillance de l'armée chinoise. Je suis donc en ce moment entre deux régions interdites, et au Tibet, pourquoi alors puis-je circuler? La réponse je l'ai découverte sur place: Les provinces chinoises ont une grande autonomie en matière de gestion de leur police...il s'avère que cette partie du Tibet où je suis n'est pratiquement pas fréquentée par les étrangers, qui ivres de sommets, filent à Lasha par le "train le plus haut du monde". Ainsi personne n'a jugé utile d'interdire la région à des touristes qui en sont absents!! Je déambule donc sous les sourires de la police en pleine terre tibétaine, la Chine est difficile à saisir.

Revenons-en à mes tibétains. Rudes, abrupts, à l'instar de leur terre. Le Tibet c'est avant tout un immense désert d'altitude, et un milieu où la vie est pénible. La majorité des tibétains d'ici sont bien loin de ceux que l'on peut rencontrer en France ou en Europe. Tout d'abord parce que ceux-là, qui ont obtenus des visas, sont souvent des exilés, des érudits, venant d'Inde. En Chine, la "Race" est indiquée sur la carte d'identité, et je peux vous garantir que les tibétains de Chine, du plateau, ne peuvent pas avoir de passeport, tout comme toutes les minorités chinoises. J'en avait discuté avec des ouighours. Ainsi ces hommes et ces femmes que j'ai côtoyés sont bien loin des clichés. Ils sont empreints d'une forme de brutalité primitive, d'une rudesse qui se lit dans les regards scrutateurs et les yeux noirs qui vous fixent avec insistance lorsque vous déambulez dans le village. Ils ne vous ouvrent pas les bras aussi facilement que les centres asiatiques. Leur religion elle-même est sombre. Ils vivent dans un monde de vent glacial et de sécheresse, accrochés comme des lichens à leur plateau, et leur imaginaire est peuplé de démons aux longues dents comme en témoigne leur iconographie. Le Tibet, est une terre brutale, où les états d'âme n'ont pas leur place.

où se déroulent en juillet les plus grandes courses de chevaux du plateau. D'ici là, pas de villes.
Peut être prendrais-je quelques jours de vacances, pour donner de mes nouvelles et me reposer un peu.

Merci pour vos encouragements.

Note : Je lance un appel à Maeve, tu peux me faire une petite carte du Tibet où l'on voit le plateau et les régions administratives (Qinhai, Tibet, Sichuan), pour rendre mes explications plus limpides ! ? ( A transmettre à PA pour mise a jour Blog)

jeudi 24 avril 2008

On the road again

Quelques femmes, sublimes, glissent de leur marche lente, faisant tinter leurs breloques, agitant les manches brodées d'or de leurs vastes tuniques, ceinturées de soie vive à la taille. Elles sont sublimes et elles le savent.

La beauté des tibétains, leur fierté, a quelque chose d'outrageux dans cette Chine grouillante, leur éclat est stupéfiant parmi ces anonymes. Leurs chevaux, parés de soie, eux aussi, ont la même fierté, la même fougue un peu hautaine.

Plus tard, une image me frappe, un moine descend au vol de sa moto rutilante, et entame une partie de basket, un coca à la main....

Ces gens sont fascinants, et j'ai pourtant essuyé en quelques jours les réactions les plus odieuses à mon égard que j'ai connues en Chine!
Etonnants contrastes.

Vous n'aurez plus de mes nouvelles pendant un moment car je m'enfonce avec mon nouveau compagnon de route, le minuscule Little, cheval gris rustique et court sur pattes, sur jambes devrais-je dire en bonne cavalière, dans le vaste plateau du Qinhai.

Une nouvelle page se tourne.

mardi 22 avril 2008

De nouveau en quete

J'ai rallie en train l'extremite nord-est du plateau tibetain, accessible aux etrangers ces temps ci, meme si il y a de fortes restrictions aux abords des monasteres importants. Je precise je suis dans la region du Qinhai, et non du Tibet, mais c'estla meme entite geographique, un vaste plateau que l'on nomme tibetain communement. Je pars cette semaine au bord d'un vaste lac d'altitude chercher deux compagnons de routes. Au regard de la difficulte de la region, et de son isolement, je prefere voyager avec deux chevaux, pour m'assurer securite et autonomie.
Des nouvelles des que j'aurais trouve cheval a mon pied.

samedi 19 avril 2008

La fin du chapitre ouighour

La température est douce, et le vent semble se calmer, alors que depuis deux jours Turfan est paralysée par une tempête de vent venue du désert.
Prisonnière de la ville en quelque sorte, cavalière en exil sans sa monture, j'ai pris le temps de me laver avec une vraie douche chaude et me reposer pour la première fois depuis un mois. J'ai sorti mon brave violon qui a lui aussi souffert du désert et de quelques chutes de cheval, et improvise un concert devant mon hôtel.
J'ai repensé aux semaines passées chez les ouighours, avec joie.

Finalement, ces péripéties, ces déconvenues, ces déceptions, ont libéré beaucoup de choses en moi. J'ai subitement réalisé que le pouvoir de décision n'était pas qu'entre mes mains, que le sort, bon ou mauvais, le destin, les hasards des chemins ne m'apporteraient pas que ce que j'avais escompté. Et cette prise de conscience m'a soulagée d'un poids énorme, celui de ma propre responsabilité dans ce qui m'arrive.
La route m'offre beaucoup, et les difficultés me font avancer à grandes enjambées.

Tout comme lorsqu'après avoir gravi une terrible côte, un terrain plat semble miraculeux au marcheur. Apres cette dure semaine, je jouis de la tranquillité de la soirée et des mes derniers instants en terre ouighour. Je suis paisible, me suis racheté un couteau (volé avec mes sous sur le bord de la route), et devant un verre de bière et quelques brochettes d'agneau, j'ai passe une sympathique soirée à rire et discuter en chinois avec de jeunes ouigours.

Tout ceci pour rassurer mes proches et ne pas dresser un tableau trop sombre d'une expérience dont je me réjouis chaque jour.

Une ouïghoure au bazar...

Une tempête de sable venue du désert paralyse la région.
Plus de transport, la ville nimbée d'un halo de poussière est devenue une île dans la mer de sable déchaînée.
J’erre dans le bazar un chapeau ouïghour sur la tête, et les gens s'adressent à moi dans leur langue. Pain au sésame et raisins secs, thé et lecture, en attendant que le vent s'apaise.



Droit devant

vendredi 18 avril 2008

Les mots du désert

Aujourd'hui le vent balaye le désert avec force, et c'est un halo de sable qui rend l'air irrespirable, blanchis les visages et les cheveux des hommes.
Je me demande à cet instant précis ce qui a pu conduire des humains à avoir le génie et la folie d'installer des villes dans ce milieu où pas grand chose ne vit, où la température est insupportable l'été et où le vent balaie le sol dessèche au printemps....un affront aux éléments?

Je me dois de reprendre un récit factuel, pour tous ceux qui souhaitent comprendre ou j'en suis. Revenons en donc au début de la semaine.
Je me suis bien éloignée de mon point de départ au rythme d'une marche assez intensive, le long de cette route, la seule qui borde le désert du Takla-Makan en son nord. Je vis d'oasis en oasis dans les familles ouighours, et partage leur intimité, leur quotidien de petits agriculteurs. Mais à mesure que les jours passent et que la ville de Hami s'approchent, les villages font place à des sites industriels (pétrole, charbon, pierre de construction sont convoyés dans toute la Chine depuis ici). Les villages ou vivent encore ouighours et animaux se font rares, plus de possibilité d'approvisionnent et d'hébergement, et plus grave encore, certains Karez sont a sec, et certains village abandonnes, plus d'eau....Nourrir le cheval devient périlleux, trouver ou dormir en paix aussi car les ouvriers chinois ne vous accueillent pas à bras ouverts. J'ai cependant réussi l'exploit de me faire inviter chez eux un soir....Je commence a sérieusement me poser des questions, interroge les gens, et mes cartes....mes cartes qui sont obsolètes tant la Chine change vite.
J'arrive finalement au dernier oasis avant un espace de 300km sans villages, ceux qui sont indiqués sur mes cartes ne sont plus que des stations service ou des sites d'extraction. Sur la route, plus de petits ânes, plus d'enfants qui courent, des camions et rien que des camions, le chemin devient un enfer et je dois faire 40km en taxi pour trouver du grain au cheval. Impossible d'envisager les 700 km suivant qui sont du même acabit. Impossible de se déplacer avec un cheval dans une région ou ne vivent que des ouvrier, une région de désert sans village. Je ne peux même pas poursuivre la route car je ne suis pas sur de trouver de l'eau, on n'entretient pas les Karez la ou il n'y a pas de village. La situation est insoluble pour un piéton avec un cheval....il en aurait été autrement avec un chameau, mais il n'y a plus de chameau...autrement avec un vélo, mais je voyage a pied. Je sais que Bernard Olliver a poursuivi cette route a pied il y a quelques années, mais il avait peu de bagages et pas de cheval. Alors que je réfléchis sur le bord de la route, une voiture ralentit, et avant que j'ai eu le temps de comprendre je me retrouve avec deux type en face de moi, un couteau à la main qui me réclament mon argent. Evidemment je viens d'en retirer, et j'ai tout mis au même endroit...erreur tellement banale. Ils empochent l'argent que je leur tends penaudement, préférant en perdre que de jouer les braves et me faire égorger sur cette route affreuse. Ils repartent en ayant eu l'amabilité de me laisser passeport et carte bleue. Là je commence a sentir les éléments se déchainer contre moi. Je suis acculée dans une région que je ne peux franchir dans les conditions de voyage qui sont les miennes, face à mes propres erreurs d'appréciation, ce qui est déjà assez difficile, et voilà que le milieu qui m'est hostile place sur mon chemin une humanité hostile de voleurs de grands chemin et d'ouvriers vivant comme des chiens sur le bord des route, pauvres hommes.
Je décide de retourner en ville chercher de l'argent, et m'offrir le luxe de la réflexion. Je laisse les bagages et le cheval entre les mains d'un couple de vieux chinois et pars pour la ville. J'étudie les cartes et interroge les chauffeurs....les réponses sont sans appel, entre ici et Dunhuang, soit un très gros mois de marche, il n'y a pas de vie de village, rien. Et moi petite naïve, je n'aurais jamais pu imaginer ce rien la de notre belle France, je n'aurais jamais cru ce désert de cailloux, les puits de pétrole, les chemines des usines. J'ai conçu mon itinéraire en fonction de données précises....mais que j'ai interprété selon mon imaginaire, mes rêves et mes espoirs. C'est cela que je nomme la cécité des rêveurs ambitieux, cette propension de mon esprit à avoir imaginé des villages ouighours là où ce ne sont que des stations de dépôts et des usines ; celle d'avoir inventé ce que je rêvais de trouver sous les points de mes cartes.
Je passe les détails de ma prise de conscience, à laquelle s'ajoutait la colère et la peur du vol du matin, la fatigue et la crasse de journées de marche difficiles....mais j'en suis arrivée à la conclusion douloureuse que je ne pouvais faire ce que je souhaitais faire, soit marcher avec un cheval dans un milieu qui ne me permettait même pas d'assurer sa survie, et que deuxièmement je ne pouvais pas rencontrer des gens et leur jouer quelques notes de musique là où personne ne vivait.

Face à la dure réalité de la situation je me décide à aller chercher le cheval et à retourner à Turfan en camion, l'y laisser, rejoindre la région d'élevage du lac Qinhai où j'espérais être à l'issue de la traversée du désert que je ne peux pas traverser, et reprendre la route avec un autre cheval. Je précise, je ne dis pas que cette traversée est impossible, je dis qu'elle l'est pour moi et mon cheval, et je ne suis pas là pour battre des records ou me mettre en danger.

Ebranlée et épuisée, je retourne chercher le cheval et les bagages....qui ont disparu. Les ennuis s'accumulant je reste étrangement paisible : surtout garder son sang froid. J’apprends que le couple de chinois a appelé la police, très vieille et désagréable coutume de la délation, et que tout y a été emmené. Voilà comment je me retrouve pendant trois heures au poste, à subir l'interrogatoire de rigueur, raconter les mêmes mensonges, et finalement repartir avec le cheval et les caisses en camion vers Turfan...Blessée et écrasée par le poids des événements et leur rapidité, j'arrive de nuit en ville, et me fais héberger chez un viticulteur, le cheval et les caisses dans le hangar de tri du raisin sec.

Après moult réévaluation de la situation, j'en arrive toujours à la même conclusion: le purisme n'a pas sa place en voyage, le voyage c'est la gestion de l'imprévu et là, je suis en plein dedans, et donc le pragmatisme en situation de crise est de rigueur.
Je préfère changer mes plans, malgré tout le mal que cela fait à mon amour propre, me mettre en danger, serait un luxe d'enfant gâté.
C'est ainsi que ce matin j'ai trouvé une nouvelle famille à Toksun, qui restera dans cette région, tandis que je continuerai ma route, plus au centre de la Chine, avec un autre cheval.

Je me devais je crois d'éclaircir les péripéties de ces derniers jours, sans rentrer dans les détails, afin de rendre mon périple compréhensible. Je préfère cependant de loin l'écriture de "morceaux choisis" au récit factuel. Je souhaitais aussi le faire par honnêteté, parce que je prends de ce voyage tout ce qui vient comme cela vient, et dois admettre mes erreurs, et la réalité.

"Seul un morne silence autour de toi pauvre homme,
et tu continues pareil aux morts sans sépultures,
ta marche errante, et tu cherches le repos,
et personne ne te sais dire ton chemin"

Ces vers d'Hölderlin, je les ai beaucoup médités dans le désert. Et quelque soit le chemin, je poursuivrai ma route.

jeudi 17 avril 2008

La cécité du rêveur ambitieux

Voilà par où j'ai pêché, voilà mon talon d'Achille, le mal dont je souffre:

la cécité du rêveur ambitieux.

Rêveur celui qui vit de mots et d'images, de mythes et d'espoir, qui le portent très loin, très haut parfois, mais attention la chute est difficile.
Ambitieux celui qui croit au pouvoir de chacun de s'accomplir, d'accomplir, d'agir et d'avancer, et que l'effort n'effraie point.
Mais victime de cécité, quand l'élan et les efforts déployés le portent vers ses rêves, et non vers la réalité qui s'offre à lui.

La Chine fait mal, mal à mon amour propre, à mon orgueil, à mes idéaux, mal à mes convictions et à mes espoirs. Sur la route ceux qui vous ouvrent les bras sont aussi les prédateurs. Le chemin qui s'ouvre est aussi un abîme, et l'on peut y sombrer.

Quelques mésaventures ces derniers jours, le désert toujours plus difficile et la bêtise des hommes, l'omniprésence policière. J'ai déclare la pause et reconstitue mes forces, pour repartir. Je détaillerai les péripéties plus tard.

Je vais bien, nulle inquiétude, même si j'ai encore été victime d'un vol, même si la Chine me terrifie un peu. Toksun va bien.

Mais je guéris de mon mal, j'ouvre les yeux.


Desertitude...


dimanche 13 avril 2008

Cette Chine qui rampe en terre ouighour

Partagées, mitigées, mes sensations sur cette première étape en pays ouighours, sont à l'image de cette terre contrastée. Il y a les joies des rencontres le soir et ces portes qui s'ouvrent grand dans les villages ou j'arrive éreintée, il y a le pain et le thé, les raisins secs et les sourires à tour de bras, le foin pour le cheval et une place dans l'étable, une couverture qui m'attend chez ces gens que je ne connais pas et ne reverrai jamais.
Et puis il y a les journées difficiles les marches interminables sur les terres arides, tellement arides, du Xinjiang, entre les immenses montagnes Tian Shan, et l'immense désert du Takla-Makan, ma patience qui s'érode par moment, la difficulté de garder le rythme dans une telle désolation.
Mes pas, lents, tellement lents comparés à ces espaces de démesure, résonnent lourdement sur le sol desséché.
Le cheval, gagné par l'ennui semble parfois renâcler lui aussi à la tache, résister au mouvement qui le pousse toujours plus loin dans cet espace dont il ne connait rien. Et sa résistance me désespère. Il faut le convaincre de me suivre, lui expliquer que le leader, c'est moi, et qu'il n'y a plus de troupeau, excepté celui que nous formons lui et moi et dont j'ai pris la tête. Maigre troupeau pour traverse ces plaines que l'herbe refuse de couvrir.
La Chine, rampante, s'insinue partout, détruit et construit dans ces espaces qu'elle cherche à maitriser. Alors ici ce sont des kilomètres de terre retournée qui défigurent le paysage, et la c'est une autoroute en construction au milieu de nul part, plus loin ce sont des villages entiers de maisons en construction, et vides, qui pousse au milieu du désert. Au loin, la silhouette des têtes des machines forant les puits de pétrole, étranges marionnettes désarticulées dans un théâtre démesuré. Et les ouvriers suspendus à ces embryons de route qui ne semblent mener nulle part et dont les casques rouges signalent au loin la présence. Petits hommes crasseux venus de l'Est de la Chine, et condamnés en exiles du monde moderne à balancer en haut des échafaudages et à camper dans de misérables baraquements en bordure de route.
Alors que l'un d'eux avance le long de la route en cahotant sous le poids d'un sac de gravas, je pense aux poèmes de Baudelaire, et aux terrifiantes figures des petites vieilles, au cygne, a la négresse phtisique et à tous les exilés dont il a fait le portrait.
La Chine me donne cette impression. Les modifications brutales qui font de ce pays un vaste chantier pour l'humain sorcier, condamne à l'exil éternel les habitants d'un pays qui n'est plus.

On ne navigue pas dans le rêve, pas dans le mythe, on est en plein dans la vaste Chine de l'Ouest, elle aussi témoin du monde contemporain. Ce décors de désolation dans lequel l'homme imprime cependant partout sa marque, sa griffe, a quelque chose d'inquiétant, de terrifiant, et me plonge dans une certaine hébétude. Sentiment d'impuissance face à ce chaos dont je ne trouve pas le sens.
Heureusement que la vie de village bat son plein et que la silhouette des grands peupliers et des vignes, annonçant l'oasis, se profile parfois au loin, rassurant mes inquiétudes d'enfant qui ne veut pas se retrouver seul dans le noir, mes inquiétudes de gamine qui voulait sonder le mystère de l'infini.
Il y a des gens, des vies simples qui s'écoulent là, à l'ombre des vignes et auxquelles je peux me fondre pour un temps.

dimanche 6 avril 2008

Oasis

Le sol éructe, se gondole et se fend, sous les coups d'un soleil top dur qui atteint les 50 degrés en été, et tape déjà trop fort en ce début d'avril. Les rares épineux qui sorte de la terre jaune et dur se plantent, agressifs, dans le bas de mon pantalon de toile épaisse. Toksun en tentant d'en avaler, s’en plante plein les naseaux et c'est une entreprise ardue que de les lui retirer.
A l'horion rien du tout, rien d'autre que ce ciel gris, cette lumière éblouissante et la terre et le ciel qui se confondent dans une immensité jaunâtre. Lunettes et chapeau, tête baissée, j'avance au rythme lent des pas du cheval chargé de mes caisses, lesquelles contiennent tout le matériel.
Certains tentent le sommet de l'Everest, le plus haut point du monde, je suis en train de marcher sur l'un des points les plus bas de la terre, un défi d'un autre genre dans la dépression de Turfan.
J'ai ferré mon cheval de neuf, non sans peine et sueur car la corne était dure, et essayé le matériel de bât. Fin prêts nous avons alors quitté à pas lent la maison de nos hôtes en route pour le désert, en route pour Turfan.
C'est alors la vie d'oasis qui commence.
L'oasis, c'est d'abord pour le marcheur, une promesse, un vague rêve, un point d'ancrage que l'on espère gagner. Ici ce n'est pas le vrai désert, mais le "semi-désert", et une quarantaine de kilomètre séparent Toksun de Turfan, il faut les parcourir d'une traite, sans possibilité de s'approvisionner. Et contrastant avec cette solitude, le silence de ces étendues balayées par les vents ou seuls les lézards semblent pouvoir subsister, apparait la forme vagues des arbres et du village. Puis bientôt ce sont les maisons de torchis sommairement meublées et les rues bordées d'arbres le long desquelles coule à flot l'eau dans les rigoles.
Le génie humain a permis de mettre en place un système d'irrigation qui rend ici la vie possible. Les gens m'ouvrent partout la porte de leur cour intérieure où reposent de petits ânes et ou les femmes épluchent les légumes ou font cuire le pain.
C'est une vie simple que ces gens m'offrent sans rien attendre en retour, sinon l'exotisme de ma présence qui suscite de véritables attroupements. Chacun vient m'apporter du fourrage pour le cheval, un pain, cherche à me parler, je sens les regards fixes sur moi, et mes moindre faits et gestes sont soumis au regard d'un auditoire curieux.
Les levers sont très matinaux, et l'on se restaure d'un grand bol de lait dilué à l'eau chaude, dans lequel on fait tremper le pain dur. L'atmosphère est paisible, dans ces villages d'un autre monde que le notre, où la vie est encore rythme par le lever du soleil, la cuisson du pain, la traite de la vache.
Alors même si la route est longue, si la marche est pénible parfois et si le confort est des plus rudimentaire, il y a toujours l'espoir de l'oasis et de cette vie humaine qui déborde de toutes parts.