dimanche 13 avril 2008

Cette Chine qui rampe en terre ouighour

Partagées, mitigées, mes sensations sur cette première étape en pays ouighours, sont à l'image de cette terre contrastée. Il y a les joies des rencontres le soir et ces portes qui s'ouvrent grand dans les villages ou j'arrive éreintée, il y a le pain et le thé, les raisins secs et les sourires à tour de bras, le foin pour le cheval et une place dans l'étable, une couverture qui m'attend chez ces gens que je ne connais pas et ne reverrai jamais.
Et puis il y a les journées difficiles les marches interminables sur les terres arides, tellement arides, du Xinjiang, entre les immenses montagnes Tian Shan, et l'immense désert du Takla-Makan, ma patience qui s'érode par moment, la difficulté de garder le rythme dans une telle désolation.
Mes pas, lents, tellement lents comparés à ces espaces de démesure, résonnent lourdement sur le sol desséché.
Le cheval, gagné par l'ennui semble parfois renâcler lui aussi à la tache, résister au mouvement qui le pousse toujours plus loin dans cet espace dont il ne connait rien. Et sa résistance me désespère. Il faut le convaincre de me suivre, lui expliquer que le leader, c'est moi, et qu'il n'y a plus de troupeau, excepté celui que nous formons lui et moi et dont j'ai pris la tête. Maigre troupeau pour traverse ces plaines que l'herbe refuse de couvrir.
La Chine, rampante, s'insinue partout, détruit et construit dans ces espaces qu'elle cherche à maitriser. Alors ici ce sont des kilomètres de terre retournée qui défigurent le paysage, et la c'est une autoroute en construction au milieu de nul part, plus loin ce sont des villages entiers de maisons en construction, et vides, qui pousse au milieu du désert. Au loin, la silhouette des têtes des machines forant les puits de pétrole, étranges marionnettes désarticulées dans un théâtre démesuré. Et les ouvriers suspendus à ces embryons de route qui ne semblent mener nulle part et dont les casques rouges signalent au loin la présence. Petits hommes crasseux venus de l'Est de la Chine, et condamnés en exiles du monde moderne à balancer en haut des échafaudages et à camper dans de misérables baraquements en bordure de route.
Alors que l'un d'eux avance le long de la route en cahotant sous le poids d'un sac de gravas, je pense aux poèmes de Baudelaire, et aux terrifiantes figures des petites vieilles, au cygne, a la négresse phtisique et à tous les exilés dont il a fait le portrait.
La Chine me donne cette impression. Les modifications brutales qui font de ce pays un vaste chantier pour l'humain sorcier, condamne à l'exil éternel les habitants d'un pays qui n'est plus.

On ne navigue pas dans le rêve, pas dans le mythe, on est en plein dans la vaste Chine de l'Ouest, elle aussi témoin du monde contemporain. Ce décors de désolation dans lequel l'homme imprime cependant partout sa marque, sa griffe, a quelque chose d'inquiétant, de terrifiant, et me plonge dans une certaine hébétude. Sentiment d'impuissance face à ce chaos dont je ne trouve pas le sens.
Heureusement que la vie de village bat son plein et que la silhouette des grands peupliers et des vignes, annonçant l'oasis, se profile parfois au loin, rassurant mes inquiétudes d'enfant qui ne veut pas se retrouver seul dans le noir, mes inquiétudes de gamine qui voulait sonder le mystère de l'infini.
Il y a des gens, des vies simples qui s'écoulent là, à l'ombre des vignes et auxquelles je peux me fondre pour un temps.

2 commentaires:

anne-marie a dit…

Coucou Clara, en te lisant j'ai l'impression que tu nous ouvres tes entrailles. Tantôt par ta détresse face à ce chemin austère et désertique qui n'en fini plus, tantôt par cet accueil humain dont tu fais l'objet dans les villages où tu fais escale. Ton témoignage décrit également l'avancée d'un progrès, d'une civilisation qui avancent en dévorant presque tout sur son passage. La Chine se lance dans une quête où elle se doit de marquer son empreinte de conquistador. Elle s'emploie à effacer les traces, les us et coutumes de peuples qui tentent de garder, semble t-il, leur identité. Que la Force soit avec toi.

Anonyme a dit…

Bonjour, je vous suis, presque pas à pas, tellement je suis curieux de votre voyage et c'est un régal de lire vos esquisses littéraires qui semblent aussi ciselées que les tableaux de Castiglione! Je suppose que le matériel de bât est en place puisque vous voilà sur la route avec Toksun. J'espère que ça n'a pas été trop difficile d'adapter le harnais (trop grand ?) Est-ce que l'arçon se place bien ?
PS: il semble que vous avez retrouvé un appareil photo ?
A bientôt
Amicalement
Jean-Michel Guichard