vendredi 18 avril 2008

Les mots du désert

Aujourd'hui le vent balaye le désert avec force, et c'est un halo de sable qui rend l'air irrespirable, blanchis les visages et les cheveux des hommes.
Je me demande à cet instant précis ce qui a pu conduire des humains à avoir le génie et la folie d'installer des villes dans ce milieu où pas grand chose ne vit, où la température est insupportable l'été et où le vent balaie le sol dessèche au printemps....un affront aux éléments?

Je me dois de reprendre un récit factuel, pour tous ceux qui souhaitent comprendre ou j'en suis. Revenons en donc au début de la semaine.
Je me suis bien éloignée de mon point de départ au rythme d'une marche assez intensive, le long de cette route, la seule qui borde le désert du Takla-Makan en son nord. Je vis d'oasis en oasis dans les familles ouighours, et partage leur intimité, leur quotidien de petits agriculteurs. Mais à mesure que les jours passent et que la ville de Hami s'approchent, les villages font place à des sites industriels (pétrole, charbon, pierre de construction sont convoyés dans toute la Chine depuis ici). Les villages ou vivent encore ouighours et animaux se font rares, plus de possibilité d'approvisionnent et d'hébergement, et plus grave encore, certains Karez sont a sec, et certains village abandonnes, plus d'eau....Nourrir le cheval devient périlleux, trouver ou dormir en paix aussi car les ouvriers chinois ne vous accueillent pas à bras ouverts. J'ai cependant réussi l'exploit de me faire inviter chez eux un soir....Je commence a sérieusement me poser des questions, interroge les gens, et mes cartes....mes cartes qui sont obsolètes tant la Chine change vite.
J'arrive finalement au dernier oasis avant un espace de 300km sans villages, ceux qui sont indiqués sur mes cartes ne sont plus que des stations service ou des sites d'extraction. Sur la route, plus de petits ânes, plus d'enfants qui courent, des camions et rien que des camions, le chemin devient un enfer et je dois faire 40km en taxi pour trouver du grain au cheval. Impossible d'envisager les 700 km suivant qui sont du même acabit. Impossible de se déplacer avec un cheval dans une région ou ne vivent que des ouvrier, une région de désert sans village. Je ne peux même pas poursuivre la route car je ne suis pas sur de trouver de l'eau, on n'entretient pas les Karez la ou il n'y a pas de village. La situation est insoluble pour un piéton avec un cheval....il en aurait été autrement avec un chameau, mais il n'y a plus de chameau...autrement avec un vélo, mais je voyage a pied. Je sais que Bernard Olliver a poursuivi cette route a pied il y a quelques années, mais il avait peu de bagages et pas de cheval. Alors que je réfléchis sur le bord de la route, une voiture ralentit, et avant que j'ai eu le temps de comprendre je me retrouve avec deux type en face de moi, un couteau à la main qui me réclament mon argent. Evidemment je viens d'en retirer, et j'ai tout mis au même endroit...erreur tellement banale. Ils empochent l'argent que je leur tends penaudement, préférant en perdre que de jouer les braves et me faire égorger sur cette route affreuse. Ils repartent en ayant eu l'amabilité de me laisser passeport et carte bleue. Là je commence a sentir les éléments se déchainer contre moi. Je suis acculée dans une région que je ne peux franchir dans les conditions de voyage qui sont les miennes, face à mes propres erreurs d'appréciation, ce qui est déjà assez difficile, et voilà que le milieu qui m'est hostile place sur mon chemin une humanité hostile de voleurs de grands chemin et d'ouvriers vivant comme des chiens sur le bord des route, pauvres hommes.
Je décide de retourner en ville chercher de l'argent, et m'offrir le luxe de la réflexion. Je laisse les bagages et le cheval entre les mains d'un couple de vieux chinois et pars pour la ville. J'étudie les cartes et interroge les chauffeurs....les réponses sont sans appel, entre ici et Dunhuang, soit un très gros mois de marche, il n'y a pas de vie de village, rien. Et moi petite naïve, je n'aurais jamais pu imaginer ce rien la de notre belle France, je n'aurais jamais cru ce désert de cailloux, les puits de pétrole, les chemines des usines. J'ai conçu mon itinéraire en fonction de données précises....mais que j'ai interprété selon mon imaginaire, mes rêves et mes espoirs. C'est cela que je nomme la cécité des rêveurs ambitieux, cette propension de mon esprit à avoir imaginé des villages ouighours là où ce ne sont que des stations de dépôts et des usines ; celle d'avoir inventé ce que je rêvais de trouver sous les points de mes cartes.
Je passe les détails de ma prise de conscience, à laquelle s'ajoutait la colère et la peur du vol du matin, la fatigue et la crasse de journées de marche difficiles....mais j'en suis arrivée à la conclusion douloureuse que je ne pouvais faire ce que je souhaitais faire, soit marcher avec un cheval dans un milieu qui ne me permettait même pas d'assurer sa survie, et que deuxièmement je ne pouvais pas rencontrer des gens et leur jouer quelques notes de musique là où personne ne vivait.

Face à la dure réalité de la situation je me décide à aller chercher le cheval et à retourner à Turfan en camion, l'y laisser, rejoindre la région d'élevage du lac Qinhai où j'espérais être à l'issue de la traversée du désert que je ne peux pas traverser, et reprendre la route avec un autre cheval. Je précise, je ne dis pas que cette traversée est impossible, je dis qu'elle l'est pour moi et mon cheval, et je ne suis pas là pour battre des records ou me mettre en danger.

Ebranlée et épuisée, je retourne chercher le cheval et les bagages....qui ont disparu. Les ennuis s'accumulant je reste étrangement paisible : surtout garder son sang froid. J’apprends que le couple de chinois a appelé la police, très vieille et désagréable coutume de la délation, et que tout y a été emmené. Voilà comment je me retrouve pendant trois heures au poste, à subir l'interrogatoire de rigueur, raconter les mêmes mensonges, et finalement repartir avec le cheval et les caisses en camion vers Turfan...Blessée et écrasée par le poids des événements et leur rapidité, j'arrive de nuit en ville, et me fais héberger chez un viticulteur, le cheval et les caisses dans le hangar de tri du raisin sec.

Après moult réévaluation de la situation, j'en arrive toujours à la même conclusion: le purisme n'a pas sa place en voyage, le voyage c'est la gestion de l'imprévu et là, je suis en plein dedans, et donc le pragmatisme en situation de crise est de rigueur.
Je préfère changer mes plans, malgré tout le mal que cela fait à mon amour propre, me mettre en danger, serait un luxe d'enfant gâté.
C'est ainsi que ce matin j'ai trouvé une nouvelle famille à Toksun, qui restera dans cette région, tandis que je continuerai ma route, plus au centre de la Chine, avec un autre cheval.

Je me devais je crois d'éclaircir les péripéties de ces derniers jours, sans rentrer dans les détails, afin de rendre mon périple compréhensible. Je préfère cependant de loin l'écriture de "morceaux choisis" au récit factuel. Je souhaitais aussi le faire par honnêteté, parce que je prends de ce voyage tout ce qui vient comme cela vient, et dois admettre mes erreurs, et la réalité.

"Seul un morne silence autour de toi pauvre homme,
et tu continues pareil aux morts sans sépultures,
ta marche errante, et tu cherches le repos,
et personne ne te sais dire ton chemin"

Ces vers d'Hölderlin, je les ai beaucoup médités dans le désert. Et quelque soit le chemin, je poursuivrai ma route.

2 commentaires:

anne-marie a dit…

Bonjour Clara, je viens de t'envoyer des messages sur tes dernières photos sans prendre connaissance de ce long récit nous relatant tes déboirs (le mot est faible). Tu es sage dans l'analyse des situations périlleuses et risquées que tu viens de vivre. On comprend mieux maintenant ta prise de conscience du rêveur ambitieux aveuglé par une pensée tronquée de la réalité du Monde et des Hommes. Te séparer de Toksun n'a pas dû être chose facile. Te revoilà partie vers d'autres itinéraires qui je l'espère te conduiront vers des chemins et des escales moins austères. Merci pour ces nouvelles qui nous démontrent, une fois de plus, ton courage et ta détermination.

Florian a dit…

Bonjour Clara,
J'admire ta détermination à poursuivre tes aventures coûte que coûte, et il est vrai que te séparer de Toksun a du être difficile pour toi. Même nous, lecteur, on s'y attachait beaucoup. Mais une fois de plus tu fais preuve de courage.