dimanche 27 avril 2008

Une cavalerie pour l'Odyssée Tibétaine

Il a le visage pétri par les éléments. Les années y ont tracé des sillons profonds, le froid l'a craquellé, le vent l'a rougi, le tout est disgracieux, mais fascinant. C'est le Tibet qui a moulé ce visage là, sa rudesse, sa fierté, et son incroyable charisme. L'homme sort un bras de son imposante tunique, ceinture de soie orange vive et avec application rédige l'acte d'achat du cheval. Il trempe le pouce dans l'encre rouge et marque son empreinte sur tous les termes importants: prix du cheval, nouveau propriétaire, date de l'achat. Le père de la famille qui m'héberge me demande d'en faire autant, et c'est en chinois, la langue et moi aussi marque de mon empreinte digitale les termes importants. J'offre en cadeau à l'éleveur deux fers à cheval venus de France qui sont trop grands pour que je les mette à mes chevaux, et le salue. Il quitte la maison, me laissant le cheval que je viens de ramener sur 15km à cru au grand galop, mes fesses s'en souviennent encore...


Aprés une rude semaine chez les Tibétains, je viens de constituer ma cavalerie. Certains riraient beaucoup de voir mes deux poneys tibétains. La tête grosse, l'encolure épaisse, le dos droit et le membre court leur donne une allure primitive, comme si ici les chevaux avaient conservé des caractéristiques physiques immuables au cours de millénaires. J'avoue que je ne connaissais rien aux poneys tibétains; les connaisseurs savent que les chevaux kirghizes sont de fabuleuses montures de montagnes, que ceux des mongols survivent à des températures terrifiantes l'hiver, mais les poneys tibétains? Tout petits, affublés d'une fourrure épaisse, le poil dense, ils sont incroyablement énergiques, et une fois en selle, se mettent en marche avec un tel dynamisme qu'il est nécessaire de les freiner. Imperturbables ils grimpent et descendent, d'un pied sùr, les reliefs les plus improbables. Et au vu de leur tout petit gabarit, se nourrissent de peu, qualité essentielle dans un milieu si hostile. Je suis heureuse ce soir là d'être plutôt petite et légère, un atout certain pour voyager à cheval dans ces contrées... et moi aussi je me nourris de peu, ce qui n'est pas sans importance dans des espaces où la nourriture est rare.

Plongée à mes heures de repos dans la lecture de l'Odyssée, je n'ai pas pu m'empêcher de rebaptiser les deux petits chevaux, le gris se nommera Eole, et le bai Zéphire, comme le vent qui pousse Télémaque sur la route, en quête de son père disparu, Ulysse. La littérature, dans les moments difficiles, est salutaire pour le voyageur solitaire, un refuge, un chez-soi que l'on emmène partout. Et ces petits chevaux élevés dans les espaces venteux du lac Qinhai, sont conservés à demi-sauvages (gare aux coups de pied), deux souffles de vent lancés sur la route.

Je suis de retour à Xining, seule ville d'une région immense, après 8h de bus, pour acheter une selle pour Zéphire. Pour vous donner une idée des distances, il me faut prendre trois jours ici pour acheter une selle car il n'y a qu'un bus par jour qui part le matin et arrive le soir. J'en profite pour préciser que mon bât vient de France, il a été confectionné par M.Guichard, sellier, et j'en suis très satisfaite (tous mes remerciements pour son aide précieuse et amicale).

La selle que je vais acheter est de confection locale. La selle a moins d'importance, car le cheval qui porte le bât a une charge de 50 a 70 kg en permanence sur le dos, ce qui peut provoquer blessures et irritation, alors que le second cheval ne me porte qu'une petite partie de la journée, ou seulement sur les très longues étapes. Je passe la plupart du temps à pied. Voyager à cheval, si cela peut vous sembler poétique, et idyllique, c'est se heurter chaque jour à de nombreux problèmes techniques, que seule l'expérience permet d'apprendre à gérer.
C'est gérer des questions de survie, d'alimentation, de sécurité, et rester pragmatique et maître de soi en toute situation. J'apprends en permanence, un nouveau nœud, une technique pour bâter le cheval dans de meilleures conditions, un rangement optimal du matériel dans les caisses de bât, quelques mots de tibétain...

Tibet: un mythe, un concept surexploité par l'occident, une image récurrente celle du monastère perché entre ciel et terre, celle d'un peuple beau et de surcroît pacifique, et un statut de victime, celui d'opprimé par la Chine. Voilà les quelques données présupposées avec lesquelles un voyageur aborde ces contrées, et je n'en suis pas exempte de préjugés.
En une semaine, les tibétains m'ont asséné une leçon sévère. Et j'ai eu la chance de discuter ce matin une heure avec un ethnologue anglais spécialiste de la partie Est du Tibet (première rencontre avec un occidental depuis 6 semaines..), qui a confirmé mes sentiments. Précision géographique: ce que l'on nomme Tibet couramment est la province du Tibet, une région administrative. Or si vous prenez une carte de Chine et observez un instant, vous constaterez que le vaste ensemble géographique qui constitue le plateau du Tibet couvre une superficie bien plus grande et que les provinces du Qinhai et en partie du Sichuan sont AUSSI LE TIBET. Elles sont par ailleurs peuplées quasi exclusivement de tibétains. Je suis donc bien au Tibet. Venons en maintenant à la réalité des troubles qui agitent encore le plateau: il y a bien eu des manifestations de violence de la part des moines, l'un d'eux me l'a confirmé. Certaines villes comme Xiahe ont été encerclées par des centaines de cavaliers descendus des montagnes. Il y a bien eu de violentes répressions (un monastère de la région compte 8 morts à lui seul...) Et les provinces du Tibet, ainsi que du Sichuan sont fermées aux étrangers, j'en suis presque convaincue jusqu'en août. Certains endroits sont sous surveillance de l'armée chinoise. Je suis donc en ce moment entre deux régions interdites, et au Tibet, pourquoi alors puis-je circuler? La réponse je l'ai découverte sur place: Les provinces chinoises ont une grande autonomie en matière de gestion de leur police...il s'avère que cette partie du Tibet où je suis n'est pratiquement pas fréquentée par les étrangers, qui ivres de sommets, filent à Lasha par le "train le plus haut du monde". Ainsi personne n'a jugé utile d'interdire la région à des touristes qui en sont absents!! Je déambule donc sous les sourires de la police en pleine terre tibétaine, la Chine est difficile à saisir.

Revenons-en à mes tibétains. Rudes, abrupts, à l'instar de leur terre. Le Tibet c'est avant tout un immense désert d'altitude, et un milieu où la vie est pénible. La majorité des tibétains d'ici sont bien loin de ceux que l'on peut rencontrer en France ou en Europe. Tout d'abord parce que ceux-là, qui ont obtenus des visas, sont souvent des exilés, des érudits, venant d'Inde. En Chine, la "Race" est indiquée sur la carte d'identité, et je peux vous garantir que les tibétains de Chine, du plateau, ne peuvent pas avoir de passeport, tout comme toutes les minorités chinoises. J'en avait discuté avec des ouighours. Ainsi ces hommes et ces femmes que j'ai côtoyés sont bien loin des clichés. Ils sont empreints d'une forme de brutalité primitive, d'une rudesse qui se lit dans les regards scrutateurs et les yeux noirs qui vous fixent avec insistance lorsque vous déambulez dans le village. Ils ne vous ouvrent pas les bras aussi facilement que les centres asiatiques. Leur religion elle-même est sombre. Ils vivent dans un monde de vent glacial et de sécheresse, accrochés comme des lichens à leur plateau, et leur imaginaire est peuplé de démons aux longues dents comme en témoigne leur iconographie. Le Tibet, est une terre brutale, où les états d'âme n'ont pas leur place.

où se déroulent en juillet les plus grandes courses de chevaux du plateau. D'ici là, pas de villes.
Peut être prendrais-je quelques jours de vacances, pour donner de mes nouvelles et me reposer un peu.

Merci pour vos encouragements.

Note : Je lance un appel à Maeve, tu peux me faire une petite carte du Tibet où l'on voit le plateau et les régions administratives (Qinhai, Tibet, Sichuan), pour rendre mes explications plus limpides ! ? ( A transmettre à PA pour mise a jour Blog)

2 commentaires:

anne-marie a dit…

Voilà un récit digne d'un article de GEO ou du National Géographic. Ta description sur le côté obscur des Tibétains nous fait prendre conscience qu'il n'y a jamais de certitudes ou de vérités sur l'image d'un peuple, d'un pays.
Le mot Apprentissage prend également ton son sens dans ton paragraphe consacré à tes chevaux si particuliers et à la façon de les sceller.
Qu'entends-tu par : "prendre quelques jours de vacances"!!!
A bientôt.

Anonyme a dit…

Bonjour,
J'aimerai savoir un peu plus précisément le nom de cette région tibétaine qui reste libre d'accès. Si j'ai bien compris, c'est au Qinghai, donc dans l'ancienne province de l'Amdo, mais ça reste très vaste...
Merci de me donner cette petite précision,
Anna-Léonie