jeudi 29 mai 2008

Free Tibet?

Daxi est pilote d'avion, il vient de Beijing, regrette de n'avoir pas eu de place pour les épreuves des JO, mais bon, à la télé ce n'est pas mal non plus et puis c'est en directe (enfin presque...). En face de lui, un moine, vêtu de sa robe rouge, lui découvrant l'épaule droite, est assis en tailleur sur son lit. Nous sommes tous trois logés dans la même auberge, où je suis venue me reposer deux jours.
Le moine me parle, mêlant l'anglais le tibétain et le chinois, mimant les scènes, des évènements de cet hiver. Il vient de Labrang, un grand monastère où les étrangers ne se presseront pas cette année comme à l'habitude, et parle en riant. Un rire sec et bref, qui ponctue chacune de ses phrases, un rire qui dit l'émotion que les mots ne peuvent embrasser. Il rit, tout en mimant la terrible scène, les moines en pagaille le poing levé, la police, l'armée chinoise débarquant, les coups de feu, et puis le sang rouge, coulant sur les robes rouges, se mêlant aux tissus, coulant au sol. A Labrang, personne n'est mort. A Aba, ils furent 26 à périr sous les coups de feu, 7 à Litang. Il connait le nombre exact des tués, il voyage beaucoup et avait des amis à Aba...Aba qui a tremblé il y à trois jours, il y à des villages qui ont cette année un destin funeste...
Daxi n'aime pas que l'on parle de ça. Il est chinois et considère à l'instard de ces concitoyens que le sort du Tibet n'a même pas à être discuté. Il n'aime pas que j'écoute le moine avec une telle attention, et comme en Chine on ne discute pas, on ne débat pas un sujet considèré comme affaire classée, Daxi quitte la pièce vert de rage.

Le cas du Tibet m'apparaît plus insoluble que jamais, je n'ai guère d'espoir que les tibétains obtiennent quoi que ce soit. Ils sont eux mêmes divisés. Alors que le Dalai Lama ne prône pas l'indépendance, c'est bien ce que les moines ont revendiqué. La Chine elle, fait la sourde oreille et fait preuve d'une mauvaise foi terrifiante.
La discussion n'aura pas lieu.

Terrifiant théatre ou les deux parties, tels des pantins sourds, éructent sans s'entendre.



mardi 27 mai 2008

L'erre des immensités

Comment raconter ces ciels infinis, changeant au grè du vent capricieux, la couleur des pâturages au couchant, ces espaces immenses où l'homme n'est qu'une bien petite chose?
Comment rendre compte de l'insondable solitude de ces espaces, de leur rigueur, de l'euphorie de l'altitude et de la crainte du vide?
Comment décrire la relation aux chevaux, seule compagnie parfois dans cette nature qui me transcende?
Comment expliquer le hâlo de spiritualité qui nimbe l'existence des tibétains, leur fierté altière dans un monde angoissant où rodent loups et démons?

A mesure que j'avance, voilà que je prends de l'altitude, et s'en est fini des confortables vallées agricoles à 3000m et quelques. Nous voici passant des cols a 5000m, bravant le vent toujours violent, la neige parfois, et affrontant une solitude de plus en plus grande à mesure que les ilots de vie s'espacent. Mais nous voici aussi goûtant aux joies des ciels extatiques du Tibet, de la vie sauvage, cavalant au côté des antilopes, marchant sous la trajectoire aérienne des aigles, errant sans fin dans ces immensités troublantes de beauté. Et au bout de la route, les rencontres, toujours plus précieuses.

On n'écrit pas un voyage, on tente tout juste de mettre quelques mots malhabiles dessus, mais l'essentiel reste au fond de l'estomac comme un poids, parfois lourd.
Impuissance du langage face à l'émotion brute.
Tentative cependant de caresser des mots le vécu.

Morceaux choisis.

Il y eut cette vieille femme aux longues tresses retenant ses cheveux blanchis par les ans, qui me couvrit de petits soins, réclamant que je me repose un peu, répètant qu'une jeune fille comme moi, toute seule, ce n'est pas bien du tout. Au réveil elle me gratifiait d'un bol de l'élixir local, de la farine baignée dans du beurre rance et du thé au lait, boisson et aliment solide à la fois, elle me répètait a l'envie "Mange, mange!",seul mot qu'elle connaisse en chinois. Ses yeux se baignèrent de larmes à l'évocation de ma mère, qu'elle imaginait mourrant d'angoisse en France, ce pays lointain dont elle ne savait pourtant rien. Et dans ses larmes se reflétaient celles de toutes les mères du monde, qui pâtissent souvent de ce lien vicérale avec leur progéniture.

Il y eut ce grand gaillard, solide, veillant à ce que les chevaux ait assez d'herbe pour la nuit, et me montrant la chaîne francaise à la télé chinoise, le petit poste constituant le seul ameublement d'une maison fort dégarnie. Puis, m'interrogeant avec un air grave " Tu ne veux pas qu'on se marrie, j'ai pleins de yacks". Et d'essuyer mon franc refus avec désinvolture.

Et ce jeune ingenieur Hui (une ethnie musulmane très présente au Tibet) fou de géographie, exilé sur le bord d'une piste de pierre pour neuf mois pour superviser la construction d'une route. Il me dessina avec une précision stupéfiante la carte de l'Europe, n'oubliant pas d'ajouter l'Andorre, Monaco, et l'Ile de Ré à la France....S'emballant en détourant la Grèce avec précision, frôlant la transe arrivée en Turquie. Sautant sur mon dictionnaire à chaque fois que je ne comprenais pas une de ses paroles.

Il y eut cette petite fille, m'appelant Jie Jie (Grande soeur) et me servant le thé dans ma tente, avec qui je regardai des Cartoons à la télévision un dimanche soir au village en mangeant des nouilles, ce qui eu pour effet de raviver en moi de violents relents d'enfance. Cette petite fille qui me demanda au moment du départ avec un regard humide " Mais alors tu ne veux pas être ma soeur?"

Et ce moine débonnaire, joufflu qui m'invita à boire une Lhasa Beer et à manger une grosse platrée de mouton bouilli, après m'avoir trouvé une petite place au sec au monastère alors que je débarquais de trois jours de marche sous la neige. " Tu ne veux pas donner quelques cours d'anglais au monastère? Tout le monde en serait ravi"

Il y eu ces deux ingénieurs chinois venus de Pekin à vélo pour rejoindre Lhasa.
" Marre de cette course au confort, on voulait autre chose...."

Un confort qui cependant me manque parfois cruellement alors que je me nourris inlassablement de nouilles et de pain, ne connais pas les joies de la douche et me dois en permanence de veiller à mes deux montures.

Ha quelle est douce notre France, mon éthique, certes bien petite au côté de ces immensités, mais si profondèment ancrée dans mes veines.

La route continue après quelques journées de pause au village où je suis devenue professeur d'anglais..." Repeat after me"
Elle est dure, elle est longue, mais j'aime les tibetains qui chantent leur terre, qui dansent leur terre en bondissant allègrement, qui vivent leur terre pleinement.
J'aime leur brutalité qui reflète celle des monts qui les surplombent.

vendredi 16 mai 2008

Du sacré qui vole au vent


Chaque fois c'est la même chose, la même fête qui se joue tout la haut. Chaque fois cette profusion de pièces de soie bruissantes qui dansent au rythme endiablé du vent de l'Amdo. Le vent, toujours, qui vous balaie le visage, et redouble de puissance après les rares accalmies, qui rougit les visages et façonne ces terres difficiles.
Chaque fois ces rares passants qui s'arrètent et envoient en l'air avec cérémonie, avec énergie des poignées de petits papiers multicolores, qui entonnent quelques chants dont les tremolos se diluent dans le vacarme des bruissements de tissus.
Arriver au passage d'un col a ici quelque chose de particulièrement joyeux. A la satisfaction d'avoir terminé l'ascension s'ajoute le sentiment que l'on vous fait la fête. Alors je me pose là, quelques minutes malgré le vent, malgré le froid à plus de 4000m, et je regarde la vallée de l'autre côté. Je me laisse happer par la danse enfièvrée des rubans de soie.
Le même jour, arrivée au monastère, j'entame une partie de foot avec quelques jeunes moines, dans une joyeuse pagaille. Quelques pèlerins tournent en rond autour du monastère, quelques gamins jouent dans le sable.
Le sacré est ici omniprésent, à chaque col, mais aussi au détour de chaque vallée, dans chaque maison, et il est parfaitement intégré dans le quotidien. Pas un geste, pas un acte de la vie courante, qui ne soit empreint de rites, auxquels on ne confère un sens.
Nous repartons ce matin pour de plus hauts horizons, direction l'Amnye Machen, la troisième montagne sacrée du Tibet, la terre des Goloks, ces nomades qui vivent sous tente et que j'ai déjà commencé à fréquenter. Nous repartons le coeur léger, en attente de la prochaine fête au sommet.

mardi 13 mai 2008

Le seisme n'a pas atteint mes vastes monts.

Je profite de l'occasion, suite aux inquiètudes exprimées par certains,pour confirmer que le seisme n'a pas atteint la région où je suis. Ca a tremblé pas loin, mais j'ai appris la nouvelle à la télé chinoise le soir.

Couleur Qinhai


Garder le cap



Le Qinhai est un étonnant mélange entre de vastes espaces qui vivent au rythme du soleil et des troupeaux de chèvres accrochés aux versants, et les villages épisodiquement plantés qui possèdent connections internet et bouillonnent de vie. Trois jours de marche à travers d'improbables pistes, serpentant entre les montagnes avec la compagnie des yacks, nous mènent au village de Heka. Trois jours à interroger les tibétains qui pour la plupart ne parlent ici pas un mot de chinois, sur le chemin à prendre, à mimer, gesticuler, se contorsionner. Trois jours à maudire les cartes qui sont soit fausses, soit datées, soit imprécises, qui certaines indiquent les noms tibétains et d'autres les noms chinois. Mais une bonne centaine de kilomètres plus loin, nous touchons au but.
La difficulté est de jongler entre; les cartes américaines qui sont topographiquement parfaites, mais ne mentionnent pas un village sur dix, les cartes chinoises qui indiquent tous les villages mais pas le relief, les cartes francaises qui sont parfaitement imprécises mais se revèlent salutaires quand je n'arrive pas a lire le nom en chinois....ma boussole en perd le nord.

Les gens aussi me déroutent. Parfois ce sont des réactions d'ahurissement à ma vue, voire de franche méfiance, et puis par moments c'est un accueil chaleureux et rieur. Arrivée à Heka, deux policiers m'abordent. Je cède un instant à la panique, et me dit qu'ils vont au mieux me faire perdre mon aprés-midi, au pire me barrer la route. Mais surprise, après s'être enquéri de ce que je faisais là, ils m'offrent une limonade et me mènent chez une femme qui se propose de m'héberger avec les chevaux. Ils m'aident à monter les bagages, et desseller les chevaux...." Je peux voir ton passeport, je n'ai jamais vu de passeport étranger?" Me demande l'un d'entre-eux...
Et ils vont me chercher un plat de nouilles dans l'échoppe d'à côté tenue par un couple de Hui. " Mange, petite!"

samedi 10 mai 2008

Esprits et démons

Le jeune garcon a revêtu une cape brodée d'or aux motifs rouges et bleus profonds.
Il passe autour de sa taille une sorte de jupe cousue dans un tissu identique.
On lui passe sur la tête un couvre-chef surmonté d'un pic s'élevant vers le ciel, et d'où des grelots lui coulent sur le visage et lui cachent les yeux. Il tient à la main un sceptre orné de longues pièces de soie bleue et jaune. Les hommes l'accompagnent et tous déambulent dans la cour de la vaste demeure en récitant des incantations, ou peut-être sont-ce des chants, et en jetant au ciel le liquide contenu dans une fiole de verre. Ils achèvent leurs déamulations et se rendent dans la pièce principale, presque nue, au centre de laquelle on a étendu un tapis et posé dessus une chaise, telle le trône d'un monarque. Le jeune garcon s'y asseoit et l'homme à la fiole seul reste à ses côtés. Tous les habitants de la demeure sont réunis sur le côté et regardent en silence, les enfants aussi. L'incantation se fait plus puissante, le rythme des mots qui s'écoulent de la bouche de l'homme à la fiole s'accèlère, et le jeune garcon en tenue de cérémonie se met lui aussi à réciter en rythme ces mots qui pour moi n'ont pas de sens. Son corps commence alors a tressaillir, frémir, trembler des pieds à la tête alors que l'homme à la fiole continue d'augmenter l'intensité de ses chants. La tension est palpable et les spectateurs de la scène se mettent bientôt à se prosterner, à genoux, la tête contre le sol froid, en rythme. Toute la pièce bat au rythme des incantations, des tremblements du jeune garcon qui font tinter les grelots de son couvre-chef sur lequel on a maintenant déposé une couronne d'or décorée d'effigies de boudha. Les tremblements deviennent convulsions et la respiration du garcon se fait haletante, la main cramponnant le sceptre se crispe avec une telle violence qu'il semble que les muscles vont imploser.
A l'acmée des convulsions, le corps du jeune homme se rétracte et s'affaise lègèrement. Un silence de mort fait place au tintement des grelots, quand soudain une voix incroyablement grave, gutturale, une voix d'outre-tombe sort de la bouche de ce jeune garcon qui s'exprimait tout à l'heure d'une frêle voix. Péniblement les mots sortent, et un homme de l'assemblée, en sanglots, vient se prosterner aux genoux du garcon. Celui-ci semble comme en hypnose et de son corps contracté s'échappe cette voix terrifiante. Quelques minutes plus tard, il est repris de violentes convulsions, et s'affaisse en un instant, haletant, suffocant.
On lui ôte son couvre-chef et le voilà qui reprend une voix normale et un regard humain.

Il ôte ses vêtements de cérémonie et tout le monde va se remettre de ses émotions autour de la viande d'une chèvre sacrifiée pour l'occasion.
On me parle d'esprits, d'un malade a guérir, de démons, on m'explique mais je ne comprends rien. Ce n'est pas que le problème de la langue. Comment pourrais-je comprendre un monde qui est dominé par l'irrationnel? Comment pourrais-je sentir ces démons et ces esprits, ces forces transcendantes que ma raison ne peut appréhender?
Le monde des tibétains est un monde angoissant, où l'homme est la proie de démons, où l'homme est une bien petite chose. Et ni les téléphones portables ni les voitures et les ordinateurs, ne changent quoi que ce soit à cette manière d'appréhender le monde, si fondamentalement étranger au nôtre.

Les longues journées de marche avec Eole et Zephir, sous un vent de mai toujours violent, par des ciels qui passent du bleu au gris et resplendissent les nuits calmes, je m'essaye à cesser de penser. Je m'essaye à laisser mes pas couler et à me fondre au décor. Sans grand succès car mon esprit pris de panique cherche à se substanter de réflexions, d'images et de souvenirs. Il cherche à se remplir dans ces immensités qui confinent parfois au vide. Dans ces décors si gigantesques que la vue me trompent souvent.

Mais mes vaillants coursiers sont là pour me ramener à mes obligations de chef de troupeau et réclamer pitance, eau, repos, ou réconfort. Maintenant doté de jolis paires de fer qu'il n'a pas été aisé de leur mettre, ils cavalent derrière moi mieux que jamais, en direction de Yushu...

samedi 3 mai 2008

Un vent de printemps

De souffle en bourrasques, de rafales en tornades, le vent grossit, grandit, s'épend dans le paysage à mesure que les heures passent. Eole, reticent, commence à renacler à aller de l'avant, face à ce monstre qui nous balaye crins et cheveux, et nous repousse de côté à chacun de nos pas. Zéphir, cheval guerrier continue d'avancer tête haute. Il m'en a fait voir de toutes les couleurs cette semaine: deux escapades et fuites épiques, qui m'ont conduit à le poursuivre sur la route en moto derrière un tibétain aux allures de cow-boy, puis à cheval à travers les prés...avant que cette tête brulée de cheval ne saute une clôture plus haute que lui. Il me faudra l'épuiser de fatigue en le poursuivant dans une rivière,qu'il remonte en nageant hardiment, pour le récupérer....Mais l'animal à les qualités de ses défauts, et il est inarrétable, même par grand vent. A 4700m d'altitude, il faut dire que ce vent est glacial, et que stoppée par une arrête rocheuse, je commence a désespérer. Il est ou ce chemin dont parlaient les tibetains, et qui permettrait de franchir la montagne, évitant 4 jours de marche sur la route? Nous avons du mal à nous comprendre, et il me faudra deux nuits de bivouac à plus de 4000m et une journée et demi de marche pour retourner au dernier village. Il faut dire que mon entreprise était plus qu'hardie, les tibétains ne nomadisent dans les montagnes qu'à partir de juin tant le climat est encore rude en mai...je ne l'apprends qu'en redescendant. Adoptée provisoirement par une famille tibétaine, je passe l'après-midi de maison en maison à boire du thé au lait, et parfois au beurre rance ce qui est déjà moins drôle. Les tibétains se révèlent beaucoup plus acceuillants depuis que je suis a cheval, crasseuse et décoiffée. Il faut toujours arriver sur sa monture en terre de cavalier, voila pourquoi même les journées où je ne mets pas les fesses en selle, je chevauche mon cheval pour arriver dans les villages, et susciter le respect.