mardi 27 mai 2008

L'erre des immensités

Comment raconter ces ciels infinis, changeant au grè du vent capricieux, la couleur des pâturages au couchant, ces espaces immenses où l'homme n'est qu'une bien petite chose?
Comment rendre compte de l'insondable solitude de ces espaces, de leur rigueur, de l'euphorie de l'altitude et de la crainte du vide?
Comment décrire la relation aux chevaux, seule compagnie parfois dans cette nature qui me transcende?
Comment expliquer le hâlo de spiritualité qui nimbe l'existence des tibétains, leur fierté altière dans un monde angoissant où rodent loups et démons?

A mesure que j'avance, voilà que je prends de l'altitude, et s'en est fini des confortables vallées agricoles à 3000m et quelques. Nous voici passant des cols a 5000m, bravant le vent toujours violent, la neige parfois, et affrontant une solitude de plus en plus grande à mesure que les ilots de vie s'espacent. Mais nous voici aussi goûtant aux joies des ciels extatiques du Tibet, de la vie sauvage, cavalant au côté des antilopes, marchant sous la trajectoire aérienne des aigles, errant sans fin dans ces immensités troublantes de beauté. Et au bout de la route, les rencontres, toujours plus précieuses.

On n'écrit pas un voyage, on tente tout juste de mettre quelques mots malhabiles dessus, mais l'essentiel reste au fond de l'estomac comme un poids, parfois lourd.
Impuissance du langage face à l'émotion brute.
Tentative cependant de caresser des mots le vécu.

Morceaux choisis.

Il y eut cette vieille femme aux longues tresses retenant ses cheveux blanchis par les ans, qui me couvrit de petits soins, réclamant que je me repose un peu, répètant qu'une jeune fille comme moi, toute seule, ce n'est pas bien du tout. Au réveil elle me gratifiait d'un bol de l'élixir local, de la farine baignée dans du beurre rance et du thé au lait, boisson et aliment solide à la fois, elle me répètait a l'envie "Mange, mange!",seul mot qu'elle connaisse en chinois. Ses yeux se baignèrent de larmes à l'évocation de ma mère, qu'elle imaginait mourrant d'angoisse en France, ce pays lointain dont elle ne savait pourtant rien. Et dans ses larmes se reflétaient celles de toutes les mères du monde, qui pâtissent souvent de ce lien vicérale avec leur progéniture.

Il y eut ce grand gaillard, solide, veillant à ce que les chevaux ait assez d'herbe pour la nuit, et me montrant la chaîne francaise à la télé chinoise, le petit poste constituant le seul ameublement d'une maison fort dégarnie. Puis, m'interrogeant avec un air grave " Tu ne veux pas qu'on se marrie, j'ai pleins de yacks". Et d'essuyer mon franc refus avec désinvolture.

Et ce jeune ingenieur Hui (une ethnie musulmane très présente au Tibet) fou de géographie, exilé sur le bord d'une piste de pierre pour neuf mois pour superviser la construction d'une route. Il me dessina avec une précision stupéfiante la carte de l'Europe, n'oubliant pas d'ajouter l'Andorre, Monaco, et l'Ile de Ré à la France....S'emballant en détourant la Grèce avec précision, frôlant la transe arrivée en Turquie. Sautant sur mon dictionnaire à chaque fois que je ne comprenais pas une de ses paroles.

Il y eut cette petite fille, m'appelant Jie Jie (Grande soeur) et me servant le thé dans ma tente, avec qui je regardai des Cartoons à la télévision un dimanche soir au village en mangeant des nouilles, ce qui eu pour effet de raviver en moi de violents relents d'enfance. Cette petite fille qui me demanda au moment du départ avec un regard humide " Mais alors tu ne veux pas être ma soeur?"

Et ce moine débonnaire, joufflu qui m'invita à boire une Lhasa Beer et à manger une grosse platrée de mouton bouilli, après m'avoir trouvé une petite place au sec au monastère alors que je débarquais de trois jours de marche sous la neige. " Tu ne veux pas donner quelques cours d'anglais au monastère? Tout le monde en serait ravi"

Il y eu ces deux ingénieurs chinois venus de Pekin à vélo pour rejoindre Lhasa.
" Marre de cette course au confort, on voulait autre chose...."

Un confort qui cependant me manque parfois cruellement alors que je me nourris inlassablement de nouilles et de pain, ne connais pas les joies de la douche et me dois en permanence de veiller à mes deux montures.

Ha quelle est douce notre France, mon éthique, certes bien petite au côté de ces immensités, mais si profondèment ancrée dans mes veines.

La route continue après quelques journées de pause au village où je suis devenue professeur d'anglais..." Repeat after me"
Elle est dure, elle est longue, mais j'aime les tibetains qui chantent leur terre, qui dansent leur terre en bondissant allègrement, qui vivent leur terre pleinement.
J'aime leur brutalité qui reflète celle des monts qui les surplombent.

4 commentaires:

anne-marie a dit…

Bonjour Clara, te voilà imprégnée de la tibétaine attitude ! Ton récit du haut de ces montagnes ne déçois pas. Depuis une semaine, je t'imagine avec tes deux montures grimpant, assaillie par les vents, le froid et par l'hostilité de ces grands espaces qui te submergent de leurs mystères et de leur magie. Malgré le fait que je trouve fantastique ce que tu vis, je ne peux m'empêcher de me dire que cela doit être bien difficile d'affronter cette nature où il paraît difficile de s'adapter si l'on est pas du pays.
Merci à cette vieille femme qui t'a chérie comme si tu étais sa petite fillotte et pleine de tendresse à ton égard.
Merci à ce grand gaillard à l'instinct de vaillant chevalier qui voit en toi sa belle et courageuse promise arrivée tout droit des vallées d'en bas. Merci aussi à ce jeune ingénieur qui d'un trait de crayon t'a rappelé au bon souvenir de notre vieux continent. Merci à cette petite fille qui t'aurait bien imaginée comme grande soeur et avec qui elle aurait partagé tant de choses.
Et puis ce moine qui après t'avoir permis de te rassasier et t'a offert un peu de confort bien mérité.
Tu finis ton récit par une argumentation imparable : ton imprégnation de ce qui t'entoure, tu aimes ce que tu vois et ce que tu vis. On sent les valeurs qui sont les tiennes, des valeurs humaines et une communion avec cette Terre tibétaine.
Continue Little Big Clara.
Je t'embrasse.

Anonyme a dit…

Je suis toujours fascinée par tes aventures, guettant régulièrement sur ton blog la parution de tes nouveaux messages. Tes récits me donne une de ces envies de partir ! Mais je suis coincée içi, chez moi, en train de réviser mon bac qui approche... Mais grace à toi, je m'évade de temps en temps pour réver de ses grands espaces, de ces rencontres si particulières que l'on ne peut faire qu'en voyageant...
Marjolaine

fake lottery tickets a dit…

It enables us to express our feelings and opinions.

Florian a dit…

Vraiment très intéressant c'est récits d'un Tibet que l'on ne connait pas. Entre cette fille qui t'adopte comme grande sœur, ce moine, cette ingénieur Hui fou de géographie, tu dois découvrir une population très attachante et très touchante. Enfin tu peux vivre ce que tu aime tant.