samedi 7 juin 2008

Accalmie


Les mêmes pommettes saillantes, le même nez droit et fin, les mêmes yeux bruns clairs et ce sourire de paix. La même tunique brune brodée d'or, découvant une épaule vêtue de soie mauve et un cou paré de lourds colliers. La même maison au pied du temple, le même thé dans lequel baigne le beurre de yack. Le gardien du temple n'est pas un gardien, il est lama. Sa femme m'ouvre grand la porte alors que je toque sous la neige battante, Eole et Zéphir en main.
"Elle est revenue la petite francaise"

....et oui, elle est revenue à Madoi, penaude, véxée, humide et transie de froid.
Elle a flanchée la petite francaise face au climat tibetain et elle est revenue au village chercher chaleur et compagnie.



Revenons-en au début, à mon départ de Madoi deux jours auparavant, sous un beau soleil, trompeur...Je sais en quittant le village que j'attaque le passage le plus difficile de ma traversée de l'est du Tibet. Je sais que presque personne ne vit sur 180kms de long, et que je dois passer un col à 5200m, que la route est longue et dure cette semaine, mais que tout est parfaitement réalisable. Le temps est radieux, et nous franchissons le premier pont sur le fleuve Jaune avec une certaine émotion. C'est cette petite rivière serpentant parmis les monts qui deviendra plus bas le deuxième plus gros fleuve de Chine. Cette petite rivière anodine qui participe de la géographie du pays, qui irrigue l'est de la Chine, qui y permet la vie, et que les chinois ont tenté de canaliser avec les fameux barrages des trois gorges...Quelques heures plus tard, ma bonne humeur disparait avec le soleil, à mesure que le ciel noircit et que les nuages s'alourdissent. Aussi soudainement que brutalement une tempête de neige se déclenche, abolissant mes rêves de marche paisible et de lecture dans l'herbe sèche. Le temps de sortir mon imperméable, et je suis déjà trempée, mes chaussures s'emplissant d'eau à mesure que le ciel déverse sa colère sur mon équipée solitaire. Le vent emporte avec lui sable et petits cailloux, et souffle avec une telle violence qu'il est impossible d'avancer, mais aussi de s'arrêter car nul abri ne s'offre à nous dans ces vastes espaces à ciel ouvert. Personne à l'horizon, je profite de l'accalmie du soir pour planter ma tente après quelques heures de tempête qui me semblent une éternité. La nuit est cataclysmique. La fermeture éclair de mon duvet casse, la tente prend l'eau, et les chevaux disparaissent au milieu de la nuit. Je les retrouve quelques centaines de mètres plus loin en pataugeant dans la neige boueuse avec ma lampe torche, sous une pluie diluvienne. Au matin, rien ne va. Les chevaux tremblent de froid, et c'est en enfilant mes chaussures raidies par le gel que je décide de rebrousser chemin et de refaire les 37kms de la veille en sens inverse pour retourner au village et attendre l'accalmie. Y a-t'il pire supplice pour le marcheur que rebrousser chemin? Le retour est maussade, jusqu'à ce que j'arrive transie chez mon ami, le gardien du temple après avoir marché neuf heures sous la grêle et le vent, sans oser m'arréter tant le froid était mordant.

Le gardien du temple efface en quelques minutes mes regrets en m'offrant la fin du récit entamé quelques jours auparavant. J'apprends qu'il était un proche du Dalai-Lama au moment de la révolution avortée qui a conduit à l'exil de celui-ci. Lui n'a pas eu cette chance et a 16 ans il s'est retrouvé derrière les barreaux de Lhassa, pour 20 années de douleur. Il parle avec ce calme qui m'avait tant apaisée quelques jours avant, et je me sens soudain chez moi. Je passe plusieurs heures à boire le thé avec sa femme, sans avoir besoin de parler, car cette présence me suffit.

Au matin, je découvre avec surprise une dizaine de chevaux parés de soie au bas de la maison. Je cours interroger un tibétain, qui m'apprend qu'ont lieu aujourd'hui des courses de chevaux, le terrain est à 3kms sur le plateau. Je selle Zéphir en vitesse et pars au grand galop sous la neige qui tombe toujours. Non loin du village, une cinquantaine de chevaux bardés de couleurs vives, croupes rondes, encolures altières, attendent le départ. "Il est à toi ce cheval?" demande un jeune moine. "Oui", et d'expliquer d'où je viens pour la eniéme fois, avec le plaisir à mesure que les semaines passent et que la distance parcourue s'allonge, de mesurer la stupéfaction de mes interlocuteurs à leurs yeux ronds. "Tu veux courir, tu sais monter?". Pourquoi pas, me dis-je, qu'ai-je à perdre, à part la course?
C'est ainsi que je me retrouve quelques minutes plus tard en compagnie d'une dizaine de cavaliers, à trottiner vers la ligne de départ à deux kms de là. Zéphir n'est pas entrainé, et je n'ai jamais couru de course de ce genre, mais qu'importe, j'ai le coeur qui bat à tout rompre au milieu de ce vaste espace où l'on va bientôt se lancer. Les tibétains m'ont heureusement laissé ma selle, alors que tous les cavaliers courent à cru, de peur que je tombe, à raison peut-être. Et bien que cette faveur trahisse leur méfiance à l'égard de mes talents de cavalière, j'en suis rassurée. Pas le temps de réfléchir et nous voilà sur la ligne de départ, entre deux motos. Zéphir ne tient pas en place, sentant l'excitation des autres chevaux. En un instant nous voici lancés comme des flèches dans l'herbe souple. Zéphir bondit en avant avec une énergie grisante. " Mais c'est qu'il court pas mal ce petit cheval...". Me voici bientôt dernière, le cheval commencant à souffler bruyamment, et moi de même, le souffle coupé par ce départ fulgurant. Les dernières centaines de mètres sont difficiles, mais j'exulte sous les cris des tibétains qui assistent au spectacle. Je termine dernière, mais honorablement, et à l'instar des tibétains, bondit de mon cheval encore en marche pour courir à ses côtés et le faire reprendre son souffle en trottinant. Zéphir, le souffle court, récupère de ses émotions en broutant, tandis que deux moines me félicitent en m'offrant une Lhasa beer. Quelques minutes plus tard, c'est la fin de l'accalmie, et la grêle se remet à tomber avec une violence sans égale, sur nos têtes. Stoïques, les tibétains attendent.
" C'est toujours comme çà le mois de juin?
-Oui, en juillet et aout il fait un peu meilleur, mais juin, c'est toujours comme çà"

Je rentre au galop, pour m'abriter, jusqu'a la prochaine accalmie....




3 commentaires:

anne-marie a dit…

bonjour Clara, finalement ça a du bon de faire marche arrière. Tu as pu ainsi revoir le gardien du temple et participer à cette course. Merci pour les photos. Ces femmes tibétaines sont magnifiquement habilées. Elles n'ont rien à envier des grandes dames chapeautées de Longchamp. Il te faut peut être attendre encore quelques jours avant que ces colères du ciel ne s'estompent difinitivement. De mon côté, je pars quelques jours pour la Costa Brava pour plonger. Pas de yack, mais des mérous. Que ces prochains jours te soient doux et réconfortant en attendant ton nouveau départ. Comme d'habitude, j'aurais grand plaisir à te lire dès mon retour. Je t'embrasse et prends soin de toi.

Anonyme a dit…

Passionnant! Et les photos sont magnifiques!

Anonyme a dit…

Clara ! Ici, j'ai redécouvert la saveur d'un bon fromage de chèvre que les parents m'avaient apporté. Rien de tel que de ne plus goûter à de telles saveurs pendant des mois pour en redécouvrir toute la perfection ensuite. On te prépare une fête d'enfer pour ton retour, chaleur, pas de tempête, fromage et vin, pour célébrer tout ce que tu fais. Tiens bon, tu es dans mes prières, nini.