lundi 2 juin 2008

Le loup y était

" En fait tu n'es pas française, je ne suis pas tibétain, nous sommes l'un et l'autre tout à la fois ou tout alternativement, ce ne sont que des formes et cela n'a pas d'importance". Le jeune moine occupe une des caisses de bat, qui servent de siège dans la pièce nue. Assise en face, vêtue de mon manteau rouge brodé d'or, que les enfants de l'école m'ont offert, j'écoute avec attention. Il parle lentement, il parle calmement avec des mots très simples essayant de se faire comprendre dans une langue qui n'est ni la sienne, ni la mienne. si j'étais tibetaine, j'envisagerais l'existence sur un autre mode, je croirais aux esprits et à la réincarnation. Je verrais l'existence terrestre sur le mode de l'impermanence, envisageant mon état d'humain comme transitif. Mais je ne suis pas tibétaine, je ne sais pas en quoi je crois et depuis quelques semaines je me contente d'absorber toutes les leçons que la Chine m'assène, et qui parfois se contredisent, se heurtent. Comme une éponge je me laisse gonfler par ces vues sur le monde, ces manières de penser, ces émotions et ces sensations. Je me laisse déborder aussi parfois par toute cette nouveauté qui vient entrer en collision avec mes convictions, mon vécu et ma culture.

Je médite les paroles du moine pendant les trois jours de marche qui me séparent du prochain village. A mesure que je marche, je m'enfonce dans des régions de moins en moins peuplées et les pôles de vie se dipersent le long des pistes tels des ilôts dans un océan, le monde sauvage. Alors que nous avancons avec constance dans les immensités dorées, foulant de nos pieds et sabots le fin manteau d'herbe jaune, jaillissent de part et d'autres, antilopes, ânes sauvages, s'envolent aigles et buses, canards oranges, et petits oiseaux rouges. Ils détalent au loin dans ces espaces sans fin où le regard embrase ce que les pas ne peuvent atteindre, où le regard erre désesperèment, cherchant à accrocher un point, à fixer un but à la marche. Dans ces espaces où l'on peut suivre la trajectoire d'une antilope des kilomètres durant du regard et où les heures s'égrènent inlassablement, donnant l'impression de marcher sur place. Ces espaces qui me plongent dans des abîmes certains jours et où seule la présence des chevaux apporte un réconfort, eux qui le matin hennissent en me voyant sortir de la tente, me suivent sans broncher par monts et par vaux et dont la présence muette est pourtant si communicative.

Cette nuit, le froid glacial me tient en éveil, le vent souffle, les chevaux lui font dos avec patience. Je me retourne sans fin dans mon duvet, et finis par sortir, sentant l'agitation des chevaux. Et là, à la lumière de la lampe, ce sont trois loups qui me font face. Ces loups dont les tibétains m'ont tant parlé, ces loups qui les terrorisent autant que les démons. L'un d'eux me fixe de loin quelques instants, et les voilà qui détalent. Je reste frappée par cet échange de regard, par les yeux brillants de cet animal qui incarne depuis toujours les peurs primitives des hommes, mais aussi le monde sauvage lui-même. Je retourne dans ma tente, ébahie.

Le loup y était.

3 commentaires:

anne-marie a dit…

Il était une fois.... trois loups noctambules errant dans leur montagne tibétaine. Au détour du chemin, les oreilles dressées et la truffe aiguisée par l'odeur des chevaux, les voilà stoppés net par une vision quelques peu incongrue. Là devant eux, se dresse une jeune fille brune toute ébouriffée une torche à la main. Nos trois loups l'observent quelques instants de leurs regards brillants puis s'en retournent vers l'obscurité de la nuit. Alors qu'ils étaient déjà bien loin, l'un d'eux dit à ses congénères : "Sacrée bout de femme, elle nous a bien fait peur !".

Anonyme a dit…

Les Mongols disent que ceux qui voient des loups sont chanceux! Alors...Le comble etant de voir le loup avant qu'il ne nous voit. Cela m'est arrive 2 fois dans ma vie: un soir d'hiver en Californie a la nuit tombante en 1998 et en ete en fin de journee en Mongolie en 2005. Gageons que cela m'arrive encore car j'ai un projet intitule "A la rencontre des loups" dont je te parlerais un jour lors de ton retour a la croisee de nos chemins...faisant
Ton amie a raison les loups craignent les etres humains et a juste titre! helas...
Big bisous des steppes ventees et parfois encore enneigees
Patricia

Florian a dit…

Tout ça me rappel un livre que j'ai lu de Reinhold Meissner ou il part à la recherche du mythe de l'abominable homme des neiges dans les hautes montagnes tibétaines.