dimanche 6 juillet 2008

Tourner la page






C'est une maison toute simple. Quelques casseroles qui pendent le long du mur peint de bleu, une table de bois, le poêle, et la large fenêtre qui donne sur la vallée. C'est une maison toute simple mais la plus haute du village, et l'on s'y sent infiniment bien. C'est une jeune fille toute simple, un chapeau de paille sur la tête, un corps frêle et maladif, une douleur au ventre qui traine depuis des années et l'empêche de manger correctement, mais ici les tibétains n'ont pas accès aux soins minimum. Deux longues jambes que l'on devine osseuse sous la longue robe de toile, et qui la portent lentement dans les montagnes pour garder le bétail. Elle n'a pas grand chose dans sa vie: Pas d'argent, pas la santé, pas de concubin, encore moins de mari. Et puis pas de travail, elle ne sais pas écrire, sinon elle aurait bien aimé être institutrice. Elle aurait aimé.

Nous passons la journée à marcher avec les deux chevaux, paisiblement, lentement, et elle m'apprend les secrets de sa montagne. Les fleurs bleues dont l'on peut sucer le pistille pour en extraire une goutte de nectar au goût de miel, les racines au parfum sucré que nous mangerons le soir même avec un fromage de chèvre frais, les feuilles qui sentent la citronelle et dont elle semble s'enivrer. Il me semble que je n'ai jamais été aussi bien avec personne au Tibet. Le soleil resplendit et nous terminons la journée baignant dans une résurgence d'eau chaude au creux de la roche.

Le soir venu elle finit enfin par aborder la question qui semble la tarauder depuis le matin. Elle me dit d'une voix tenue qu'elle aime plus que tout mon petit cheval brun, Zephyr, et que je ne dois pas le vendre, non, pas à quelqun d'autre qu'elle.
" Je veux te l'acheter, j'en prendrai soin, je le veillerai tout le jour durant et je l'aimerai". Sachant qu'elle n'a pas les moyens de m'acheter Zephyr, je réfléchi intensément. Mon esprit agité est partagé entre le désir de continuer un peu plus loin cette marche, et la conscience que toutes les voies me sont bloquées par la police chinoise, et que je risque plus les ennuis qu'autre chose. Tout c'est bien passé, le temps est splendide et cette rencontre magnifique, pourquoi ne pas en rester là, sur ce sentiment de plénitude, plutôt que de pousser plus loin l'expérience ? Il n'y a rien de plus dur que de mettre fin aux choses, rien de plus terrible que de s'arracher ce à quoi on s'est attaché. Je n'ai fais que passer sur le plateau, mais cette terre là, ces ciels immenses, la présence des chevaux, le silence et la rudesse de la marche: quelque chose de moi s'est ancrée ici et l'idée même de laisser Zephyr me procure une sensation douleureuse, celle de me faire arracher un morceau de moi-même.

Je prends pourtant la décision, et comme toujours depuis le début de ce periple, c'est l'intuition qui prime sur la raison. Je sens que c'est dans cette maison où je me sens si bien, auprès de cette jeune fille que cet épisode du voyage doit prendre fin, comme dans les récits d'enfant où tout est bien qui finit bien. ALors je vais voir la jeune fille et lui annonce que je lui offre Zephyr, sachant qu'elle en prendra soin. Sans mot dire, émue, elle court dans la prairie et enserre le cheval de ses bras, en répétant " mon cheval, mon cheval"

Je me sens légère, et enfile la petite bague d'or blanc qu'elle m' a offerte en retour, sans doute son plus precieux bijou.

Quittant la maison le lendemain avec Eole, je me sens vide et éreintée. Après quelques kilomètres à peine, un vieillard au visage d'éternité, un de ceux qui a vu le temps couler sur le Tibet, m'arrête. Il veut acheter mon cheval, il vient du même village que la jeune fille. Son sourire est lumineux, sur ce vieux visage plissé. A quoi bon continuer sans Zéphyr? En le donnant j'ai sonné inconsciemment le gong de la fin. Je finis après une longue discussion par céder Eole au vieillard pour trois fois rien. Je ne peux m'empêcher de laisser une larme couler le long de mes joues, sur mon menton, épousant la courbe du visage. Le vieux monsieur, bienveillant me prend par l'épaule. " Il ne faut pas pleurer, il sera bien ici, il y a plein d'herbe"
Je monte dans la voiture avec mes bagages, sans me retourner vers Eole qui broute toujours, dans le champs fleuris en compagnie de quelques yacks.

La route file et le chauffeur qui voit mes yeux rougis me mets de la musique tibétaine et m'incite à chanter à tue-tête avec lui. Nous chantons en roulant trop vite comme toujours ici, à travers la vallée, sous un soleil extraordinaire. Défilent les villages, les monastères, les monts, à vive allure.

" Mon corps me hait, c'est définitif, il me faudrait juste une bonne pizza, ou un morceau de vrai chocolat" Ben, l'australien, qui regrette fort que son prénom signifie "idiot" en chinois, m'accueille à l'auberge. Il est de nouveau malade à cause de la nourriture tibétaine, douleureuse pour l'organisme occidental, il faut bien l'avouer. Il n'est pas difficile de connaitre tous les étrangers qui se balladent dans la région, puisque nous ne sommes qu'une infime poignée. " Les américains ont réussi a passer au Sichuan, mais depuis ils ont mis un autre poste frontière...ils font descendre tous les gens des bus et des voitures, pas moyen de passer.
-Et la petite route au nord.... peut -être que l'on peut y passer avec une voiture privée" dis-je optimiste. Cette région ressemble de plus en plus à un étau qui se resserre et les possibilités de la quitter se limite aujourd'hui à la route du nord, qui me mènerais à l'opposé de là où je souhaite aller....

Car le voyage n'est pas fini, loin de là. Cinq semaines encore, cinq semaines a découvrir une nouvelle Chine, car il suffit de changer de région pour découvrir de nouvelles langues, de nouvelles cultures, des nouveaux paysages, comme si la Chine se déployait à l'infini, sous des formes innombrables pour qui sait quitter la côte est. Pour oublier ma tristesse et ma nostalgie, rien de mieux que de foncer tête baissée vers de nouveaux horizons, de lancer de nouvelles idées. Ma tête en deborde "Le Yunnan, je pourrai rejoindre les confins de l'Hymalaya dans le nord Yunnan, et rejoindre la forêt vierge à la frontière Laotienne, je pourrais trouver un vieux vélo et faire ça en un mois en me perdant dans les petits villages..." de nouveau je parle toute seule. Ben me rassure, c'est le lot de tous ceux qui passent trop de temps tout seul...Mais tout de même, il m'arrive de m'adresser à moi-même en utilisant la deuxième personne du singulier, comme le Vieille Homme d'Hemingway luttant contre son poisson: "ne sois pas triste Clara, il faut savoir tourner la page, tu as bien profité du Tibet et de tes chevaux, tu as été loin...Pas assez ? Mais si Clara, tu es jeune encore et il faut savoir mettre un point aux choses"....


Encore me reste-t-il à trouver le moyen de quitter cette région de la manière la plus simple possible.

Au fond de l'estomac tout de même, une violente sensation de manque. Je me réveille en sursaut dans la nuit, accoutumée a veiller les chevaux, et soudain terriblement triste d'être dans ce lit aux draps propres, et de ne plus m'endormir au son des machoires qui broient l'herbe fraîche à quelques pas de la tente.

3 commentaires:

anne-marie a dit…

bonjour Clara, pas évident tout cela. Même pour moi qui vis ton voyage à travers tes lignes et tes photos, j'ai peine à m'imaginer à ta place. Certes c'est un mauvais moment à vivre mais il est chargé de souvenirs , de rencontres, de frayeur parfois et de joies. Tous ces mois nous t'avons encourager durant ce long chemin cependant je crois que nos encouragements d'aujourd'hui auront une toute autre portée pour t'aider à, tout doucement, tourner la page.....
Tu es superbe avec tes deux chevaux.

Florian a dit…

Bonjour Clara,
Tu dois te sentir seule sans tes deux chevaux, mais quoi de plus agréable que de rendre cette fille heureuse en lui offrant Zephyr, de voir son visage rayonner de bonheur.
Courage à toi.

Julien du Yunnan a dit…

J'aime beaucoup ton style d'ecriture. Cela me donne vraiment envie de lire ton livre. je me le procure tout de suite... merci pour ton fabuleux recit.