mercredi 23 juillet 2008

L'Emei Shan, à coup de bambou.

mule porteuse dans l'emei shan

Le sommet d'Or

La forêt dense

détail de monastère (boudhisme zen)

pélerins au repos

moine à l'entrée du monastère

porteur ensommeillé

pèlerins

après la pluie

arrivée au monastère après une journée d'ascension

de quoi se régénérer

attention danger, singe méchant

Armée de mon bâton de bambou, mon sac sur le dos, empli de vivres et d'eau fraîche, me voila prête à marcher de bas en haut, puis de haut en bas, ascension et redescente de l'Emei Shan. Cette montagne sacrée du boudhisme chinois attire des milliers, des centaines de milliers peut être, que sais je des chiffres dans cette chine surpeuplée, de pèlerins et touristes, avides de spiritualité. Pèlerins, colporteurs, porteurs, seront mes compagnons de route sur le chemin du sommet, un interminable escalier de pierre qui fraye un chemin à l'homme au milieu de la dense forêt sub-tropicale qui recouvre la montagne.

Et je décide de prendre la route la plus longue, la plus alambiquée, afin de me perdre en chemin dans les monastères les plus reculés, et de savourer un peu de tranquilité.

Au moment de partir, je fais une étonnante rencontre avec celui que je nommerai ironiquement "professeur" et qui m'accompagnera trois jours durant. Le voyage a cela de fabuleux qu'il permet d'accélérer les rencontres. Trois jours d'une amitié éphémère au bout du monde, une évidence, une histoire limpide et lumineuse, fugace et profonde. Mikael a 58 ans, c'est un allemand grand et incroyablement maigre, qui semble chanceler à l'arrêt mais se révèle d'une résistance incroyable une fois en marche. De sa vie j'apprendrai des pans entiers, entre de longs moments d'ascension silencieuse, laissant s'installer une entente rare. Il me contera son enfance dans une famille rigoriste, la fuite à 16 ans et le vent de révolte qui le mènera a Pokhara. Le Népal en pleine période Hippie et son dégoût face aux cafés emplis d'occidentaux "stone des 9h du matin, ils restaient là des semaines durant à fumer la mauvaise ganja que vendait les népalais morts de rire". La fuite encore, les cheveux qu'il fit couper court et l'étude assidue du Hindi puis du sanscrit pour revenir aux sources du boudhisme. Sa grand-mère qui l'aidait financièrement et son retour à l'Allemagne à 19 ans.
Il raconte sa chambre humide où le plafond moisissait et une jeune fille de 17 ans rencontrée au bas de son imeuble, elle aussi partie de chez elle. Il dit son amour, fou et instantané pour cette frêle jeune femme et l'enfant qu'ils eurent neuf mois plus tard. Puis cette vie de galère, pour lui qui voulait "étudier toute sa vie". Des bourses d'études péniblement gagnées jusqu'a 34 ans pour finir un doctorat de chinois classique, et de japonais et chinois moderne. Un livre entamé sur sa vie en Inde, les années passant et le doctorat de chinois qui s'éternise.
Deux enfants plus tard, une passion dévorante pour l'astronomie chinoise le mène à Taiwan finir ses recherches.
La thèse n'aboutira pas, et il a laissé en chemin femme, enfants, pour une indonésienne de passage, et surtout confiance et dignité. De retour en Allemangne, approchant la quarantaine, il cherche à repartir à zéro, gagne de quoi survivre en publiant enfin son livre sur l'Inde, et se lance dans l'apprentissage des langues latines : français, qu'il entretient en lisant le Monde chaque jour, espagnol, italien, roumain....dix ans plus tard, il se retrouve dans le sud de l'Italie, à bout de force, souffrant de la cécité de son oeil gauche à cause du surmenage.
Il fuit alors, une vie de fuite entre les livres et les exils, et part s'installer dans une grotte dans le sud de la Sicile. Il vit de peu en ermite et dit avoir vécu une expérience mystique, vu une lumière.
"Ne me demande pas pourquoi, mais j'ai su soudain que tout n'était que lumière, ce que tu vois la n'est que....surface" Il revient alors au boudhisme et retourne en Chine, vingt ans plus tard, cette année. En pleine étude du tibétain classique, dans son bureau de Chengdu, il vient tous les week end dans l'Emei Shan dont il est tombé amoureux. "Après ma femme, je n'aimerai plus de femme, mais j'ai cette montagne".

Cheminant, il me montre les plus beaux papillons vêtus de bleu vif, il me montre les cigales grosses comme un pouce dont le grésillement est assourdissant, et les feuilles qui semblent chanter au vent léger. Il me mène voir les caves des ermites et me traduit les poèmes en chinois classique écrit aux murs des monastères de bois rouge. Il me confie sa vie et ses secrets comme un témoignage, celui qu'il n'a pas offert à ses enfants.
Celui qu'il ne partage plus avec personne car ses années d'ermitisme en Italie l'on mené aux confins de la folie. J'écoute, je bois les paroles qui résonnent en moi, car malgré nos vies diamétralement opposées, nos âges et nos expériences qui nous séparent, quelque chose de cette homme résonne en moi. Au fond de son oeil aveugle, se mêle désespoir et passion, avidité a vivre et résignation face à l'insatisfaction qui sera toujours celle des puristes. Il y a une intransigeance qui frôle le rigorisme, et un désir d'agir et de vivre avec intensité qui masque mal l'angoisse qui l'engendre. Il y a passion et folie.
Nous parlons de course à pied, et pour la première fois, j'entends quelqu'un qui envisage comme moi cette activité physique : sur un mode spirituel plutôt que sportif. " Quand je cours ce n'est qu'une longue méditation".

Il fait si chaud et humide que la sueur coule le long de nos fronts, de nos dos, de nos jambes, trempe nos vêtements et assèche nos corps qui peinent, marche après marche, dans cet escalier sans fin. Bientôt le tonnerre gronde et c'est une pluie diluvienne qui s'abât sur nos têtes. Les éclairs zèbrent le ciel avec une intensité et une fréquence qui donne à ce décor végétal des airs de fin du monde. Le tonnerre assourdissant nous empêche de parler, la pluie coule en cascade le longs des troncs énormes des arbres, inondant les fougères et les plantes, noyant cet océan de verdure impénétrable. Les macaques, particulièrement agressifs et dangereux, rentrent se cacher dans le tapis de verdure, tandis que nous continuons de marcher.
Exaltée, je hume l'air humide et tiède qui exhale des relent d'humus. Nous arrivons au monastère le plus proche, niché au coeur de la forêt et demandons deux chambres pour ce soir. La nuit tombée, la pluie continue de déverser des trombes d'eau, comme si le ciel offrait tout ce qu'il possédait, vomissait sa colère. Les éclairs font se dessiner les silhouettes des grands arbres, majestueux et angoissants. Je dors d'un sommeil apaisé, emportée par des rêves d'envol.

Le lendemain, Mickael est parti dans la nuit pour rejoindre son bureau et c'est seule que je poursuis l'ascension, accompagnée de quelques pèlerins avec qui j'entame de temps à autre des brèves conversations, ne comprenant rien à leur dialecte. Je m'arrête de temps en temps dans les cabanons qui surplombent les marches pour boire un thé, ou manger un plat de légumes et au troisième jour, j'arrive au "sommet d'or", sur lequel a été bâti un temple d'or. Pour les pèlerins, c'est l'exaltation, et tête au sol les voici qui vivent un immense moment de leur vie. Pour moi c'est le soulagement, ces marches ont une fin...

Il ne me reste plus qu'a les redesendre....

3 commentaires:

anne-marie a dit…

Très belle rencontre que tu a fais là.
Pour Mickael, la vie n'est pas un long fleuve tranquille...Au delà de ces parcours riches de spiritualité, de connaissance et d'échange et de cette vie fascinante que certains de nos contemporains ont,je ne peux m'empêcher à penser à l'après.... L'après, ce sont ces quelques années où la vieillesse nous prend chaque jour un peu de notre énergie, où la faucheuse nous murmure à l'oreille, ses appels, les soirs de solitude. Toute la sagesse accumulée durant notre vie nous sert-elle au moment où nous en avons le plus besoin. Aura t-il une présence près de lui au moment où il fermera les yeux pour rejoindre la lumière. J'espère que cela sera le cas.
Comme d'habitude tu écris et décris merveilleusement bien. Tu as le don d'écoute et en quelque sorte tu pénètres l'âme de ceux que tu croises. Merci pour ce chapitre.

anne-marie a dit…

merci aussi pour les photos de ton ascension, celles que je préfère sont celles de la forêt chargée semble t-il de plénitude, celle du toit du temple d'or et celle du porteur endormi.

Florian a dit…

Bonjour Clara,
C'est vrai que la photo du porteur endormi me plait aussi. Et j'aime ta façon de raconter ce tu vois, ce que tu perçois. Vous parliez en Français avec cet allemand? Il devait avoir plein d'autre choses à te raconter encore.