samedi 12 juillet 2008

L'insoutenable légèreté de l'être

Comment décrire le périple en bus qui m'a menée à la porte du Tibet, refaisant en deux dizaines d'heures, qui me parurent une éternité, un périple accompli à pied et en sens inverse, par les chemins de traverse?
Au gré des heures qui s'égrènent dans l'habitacle cahotant du bus, assisse recroquevillée sur le siège défoncé et insalubre, lorgnant les crachats au sol, et le revêtement gris sale des sièges de devant, je repense à cette longue marche.
Ces immensités qui défilent, là, souveraines, si ardues, encore balayées par les vents en juillet, je les ai parcourues à pied des semaines, des mois durant, avec mes chevaux. Comment ai-je pu ?
Ces chevaux dont la présence, le souffle, l'odeur, ne cessent de m'habiter.

Le bus file à vive allure, ne s'arrêtant que pour nous permettre d'ingurgiter quelques nouilles trop cuites et si pimentées que mon visage cramoisi fait rire les tibétains. La route, étroite, tourne et retourne en tout sens, serpente entre les monts, et l'engin déglingué dans lequel j'ai embarqué à mon grand dame se hisse avec efforts aux sommets des cols, caressant les 5000m, puis redescent, nous procurant à tous de violents maux de tête.

Et puis c'est l'arrivée à Xining de nuit, les quatre types qui nous attaquent moi et l'australien avec qui je faisais le trajet. C'est la même histoire qui se reproduit en quelques secondes, le même désarroi dans la rue sombre et la ruée vers un poste internet pour faire opposition sur ma carte bleue, disparue dans la nuit....La moitié de mes photos avec. Je ne m'éternise pas plus sur ce qui fait mal au coeur et à l'amour propre. Mal à la confiance aussi et cela est plus grave.

Une nuit blanche, un vol, la chaleur de la ville, mais je rebondis vite. c'est ce que ce voyage m'a appris de plus précieux, régler sans gémir les ennuis, les uns après les autres, et ne pas se laisser abattre. Pour me changer les idées, trop en colère pour dormir, j'arpente le marché du quartier, et fais quelques courses en plaisantant avec les commercants qui me font goutter algues, champignons étranges, tofu ou choux au vinaigre. Le moral presque haut, faisant fi de la bassesse de mes agresseurs du matin, je regagne l'auberge en décidant que l'humanité vaut tout de même la peine, et jetant à la pelle des sourires. Stoique, presque, je réponds à cet acharnement par l'espoir.

Quand aux photos....quand l'image se meure, les mots prennent le relais, ces mots précieux qui m'accompagnent fidèles. Ces mots ressassés, ces mots médités, ces mots savourés le soir alors que je parle francais pour la première fois depuis 5 mois avec quelqu'un. Fabien est un belge, un cinéaste, sculpteur, en panne d'inspiration, venu la chercher dans le désert de Gobi. Fabien est flamand et parle un francais maladroit, cependant touchant. Godard, Hemingway, les Daft Punk, le centre Pompidou et les rues de Paris, la conversation dévie de sujet en sujet, avant qu'un chinois ne vienne y participer, désolé selon ses mots d'interrompre notre "soirée romantique". Car c'est bien connu, le francais est romantique, étiquette qui colle à l'évocation même de ma nationalité.

Quelques centaines de kilomètres plus tard, des heures de train de plus au compteur (dans le fameux Beijing-Lhassa, exempt cette année de voyageur), quelques dizaines de guichet de banque plus tard aussi, me voici à Xian, ayant récupéré assez d'argent pour finir le voyage. La ville assourdissante m'étreint, m'étouffe dans sa nappe de chaleur. On frôle les 40 degrés revenus au raz du sol et la rue est une débauche de gambettes pales dénudées, de bras, de décolletés....Tous ces corps exposés qui tranchent avec les volumineux vêtements tibétains. Ivre soudain de cette facilité de consommer qu'offre la ville, ivre de monde, de chaleur, j'arpente les boutiques dans un état second. cinq mois en Chine déjà, et je ne me suis rien acheté. Je n'étais pas là pour ça. Mais là, mes vêtements de montagne paraissent tout d'un coup ridicules. Je me sens sale, mal vêtue, et fatiguée. Les robes multicolores, virevoltent sur les pendants des magasins, les vendeuses me suivent partout, moi la riche occidentale qui va repartir chargée de quelques paquets. En chemin je m'offre un massage chinois, mon dos est dans un état terrifiant, et craque. Il crie de colère de ces mois d'inconfort. Patience petit, ce n'est pas fini....

Une tranche de pastèque à la main, je rentre chargée de mes trésors dans ce qui s'apparente à une usine pour touristes, une belle auberge de jeunesse qui sert bière, pizza et café aux pauvres exilés. Ici c'est Sydney, Manchester, Milan ou Mexico, mais ce n'est pas la Chine. Ereintée de la futilité de cette journée, je concocte de nouveaux plans....Dans quelques jours je reprends ma marche, la dernière marche.

Car vraiment, je ne peux supporter l'insoutenable légèreté de l'être.

1 commentaire:

anne-marie a dit…

Chère Clara, sans nouvelles on pouvait craindre un nouveau déboire... et te voilà de nouveau détroussée par un mauvais arsène lupin sans classe aucune.
Garde la foi et continue à puisser en toi cette force nouvelle acquise tout au long de ces multiples chemins empruntés car ton voyage n'est pas encore terminé. Prends bien soin de toi. bises